Société-Économie

Les devoirs en classe, le cours sur YouTube

Par Armelle Oger I Publié le 25 Juin 2018

Prof de maths en Seine-Saint-Denis, Nicolas Lemoine donne le goût du calcul à ses élèves. Après avoir appris la théorie chez eux avec de courtes vidéos, ils résolvent des problèmes entre amis au collège : c’est le principe de la classe inversée. Une alternative efficace à des pédagogies de moins en moins adaptées.


(Crédit photo: Xavier Lambours/ Signatures)
(Crédit photo: Xavier Lambours/ Signatures)
Article initialement paru dans We Demain n°18 en juin 2017.

" Pour la plupart de nos contemporains, les mathématiques sont administrées et ingurgitées comme un médicament. "
À entendre le joyeux mais néanmoins studieux brouhaha qui règne dans la salle de classe de Nicolas Lemoine, on se dit que, contrairement à la citation du mathématicien américain Seymour Papert affichée sur le mur, la pilule du calcul ne semble pas si amère pour ces collégiens se débattant pourtant dans les affres de la division euclidienne !

Dans cette classe du collège Liberté de Drancy (Seine-Saint-Denis), pas d’élèves renfrognés scotchés à leurs bancs, mais des jeunes qui déambulent d’une table à l’autre et expriment sans crainte leurs interrogations et, parfois, leur jubilation avec des triomphants « Monsieur, j’ai compris ! ». Pas d’enseignant monologuant devant son tableau, mais un prof qui se déplace à l’appel de ses élèves, distille un encouragement en se penchant sur une épaule, s’assoit pour partager un raisonnement.

Julyan, Leandro et Yacine tentent justement de résoudre ensemble l’épineux problème du nombre d’ampoules que peut compter une guirlande de 2,05 m. Avec cette concentration ludique si particulière que seul un jeu vidéo semblait pouvoir susciter chez des pré-ados. " J’arrive à 20 000 ampoules. – C’est trop ", commente sobrement Julyan. " Oui, ça doit plutôt être 20 ", renchérit Yacine. " Faut pas oublier les 30 cm de fil où y’a pas d’ampoules ", précise Julyan, qui se lève pour convaincre, cahier à l’appui, son camarade Leandro. Un cahier sans la moindre rature dont la tenue « à l’ancienne » aurait ravi l’instit’ de ses grands-parents !

L’enseignant passe de table en table pour répondre aux questions, encourager, expliquer… (Crédit photo: Xavier Lambours/ Signatures)
L’enseignant passe de table en table pour répondre aux questions, encourager, expliquer… (Crédit photo: Xavier Lambours/ Signatures)

Un modèle centré sur les élèves et non sur l’enseignant

Dans cette 6e qui accueille certains gamins de la cité Salengro, dont 39 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, on pratique avec bonheur la classe inversée. En clair : on écoute le cours du professeur à la maison, dans une vidéo envoyée par ce dernier sur YouTube, et on fait ses devoirs en classe. Vulgarisée aux États-Unis par Salman Khan, fondateur de la Khan Academy, cette inversion de la donne change tout.

Exit le long cours magistral que l’on n’ose pas interrompre : avec la vidéo, que l’on peut voir autant de fois que l’on veut, même la terrible division fait moins peur. Oubliée la solitude devant le devoir à rendre le lendemain : les exercices se font entre copains, avec la possibilité de poser toutes les questions que l’on veut au prof. " C’est un modèle centré sur les élèves et non sur l’enseignant ", résume Nicolas Lemoine, le professeur de maths qui a lancé il y a trois ans cette petite révolution pédagogique. Le tout pour " des élèves qui, à la maison, sont parfois livrés à eux-mêmes et ont du mal à se mettre au travail. Et, en classe, du mal à se concentrer ".

Travaillant depuis quinze ans dans cet établissement classé en zone REP (réseau d’éducation prioritaire), Nicolas Lemoine est familier de la Seine-Saint-Denis : il y a fait ses études, y vit avec sa femme, enseignante elle aussi, et ses deux enfants. Il connaît les difficultés de ces quartiers où la mixité est de moins en moins présente, mais aussi leur potentiel de résilience. Et la capacité d’innovation donnée à ceux qui veulent faire bouger les lignes. " Mon premier souci était de parvenir à m’adresser à tous les élèves, explique-t-il. Et, pour cela, de libérer du temps. "

(Crédit photo: Xavier Lambours/ Signatures)
(Crédit photo: Xavier Lambours/ Signatures)

UNE ACADÉMIE OUVERTE À L’INNOVATION

C’est un collègue prof de maths qui lui parle de cette classe inversée, découverte lors d’un stage à Bordeaux. Convaincu, l’enseignant propose cette pédagogie alternative à sa hiérarchie. " Il n’y a eu aucun frein, se souvient-il. La principale était toujours partante pour un nouveau projet et l’académie de Créteil, ouverte à l’innovation. " Nicolas Lemoine teste alors logiciels et applications. Il commence par décalquer ses cours sur vidéo : " trop longs, se remémore-t-il. En 6e, deux minutes de contenu mathématique sont un maximum. "

Finalement, il opte pour PowToon, un service en ligne qui permet de réaliser de petits dessins animés, puis PowerPoint. Et pour 7 euros par mois, l’enseignant achète un nom de domaine pour le site qu’il a créé et sur lequel ses élèves peuvent trouver toutes les ressources pour intégrer le programme de maths de 6e.
" Avec la classe inversée, je parviens à être au plus près des capacités de chacun. Et à offrir plus de temps à ceux qui sont en difficulté. "
Le résultat ? Une classe « vivante », où l’ambiance est certes plus " cool " mais où le prof donne " plus d’exercices qu’auparavant ". Et surtout " des élèves motivés, avec une diminution importante de l’absentéisme et du nombre de décrocheurs : tous n’ont pas de meilleures notes mais il n’y a plus d’élève qui refuse de travailler ".

Un peu dubitatifs au départ, les parents sont convaincus. " Je leur dis : lâchez vos gamins avec les devoirs, faites-leur confiance ", reprend Nicolas Lemoine qui, il l’avoue, est un prof heureux. " Lorsque ma vidéo n’est pas prête [cette dernière implique deux heures de travail quotidien] et que je dois revenir au cours traditionnel, je le trouve terriblement long ! " Il n’est pas le seul. L’association Inversons la classe !, organisatrice chaque année de la semaine de la classe inversée et d’un congrès qui, en 2016, s’est déroulé à guichets fermés, recense plus de 20 000 enseignants adeptes de la méthode, tous niveaux confondus (soit environ 1 million d’élèves concernés). La prise de conscience de l’urgence de trouver de nouvelles façons -d’apprendre progresse.













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