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Les haies : symboles d'un renouveau pour l'agriculture paysanne

I Publié le 27 Février 2018

TRIBUNE. Par Joël Auxenfans, artiste peintre et créateur du projet "Les haies" dans le Bocage Normand.


Des haies dans le Bocage Normand pour signaler les champs bio (Crédit : Pinterest)
Des haies dans le Bocage Normand pour signaler les champs bio (Crédit : Pinterest)
Les haies aujourd'hui, sont un signe de ralliement. Là où elles ont existé historiquement, comme en Normandie, elles correspondent à un mode de culture où l’on retrouve des rotations de production : l'élevage des animaux coexiste avec la culture de céréales, les fruitiers... Aujourd'hui, c'est une pratique qui est menacée.
 
Depuis une soixantaine d'années, les haies sont systématiquement arrachées pour élargir les parcelles, faire passer des machines plus grandes, avoir une productivité de plus en plus élevée. C'est la mort de l'agriculture paysanne de terroir. On passe d'une intimité agricole locale à une production industrielle où tout est standardisé, mécanisé, "chimisé".
 
Cela mène à la situation actuelle : on s'empoisonne par ce qu'on mange, ce qu'on respire, ce qu'on boit. C'est une pollution même visuelle. Mais cette dérive est en train, progressivement, d'être remise en question. Grâce à des gens - des agriculteurs bio en particulier - qui réinvestissent la haie, la pensent dans sa biodiversité, son rôle protecteur des cultures, mellifère et aussi esthétique. Quelque chose de primordial se joue à travers les haies dans le paysage de nos jours. 

Bien plus que des simples haies

Le projet que je défends consiste à dessiner des haies dans le bocage normand. Je travaille en collaboration avec des agriculteurs bio qui en assurent l’entretien en partage avec les collectivités. Les agriculteurs ont la liberté de les tailler régulièrement ou de les laisser grandir.
 
Sur des segments de plusieurs dizaines de mètres, je les transforme en des artefacts assumés. Les essences d’arbres qui composent mes haies sont disposées selon des rythmes voulus pour créer ponctuellement des chatoiements discontinus qui vont signaler les fermes bio dans l’espace agricole. Une intentionnalité visuelle là où, dans le bocage traditionnel, on ne voit qu’un usage de cloisonnement des champs.

Un exemple des différentes essences qui composent les haies (Crédit : Joël Auxenfans)
Un exemple des différentes essences qui composent les haies (Crédit : Joël Auxenfans)
Obtenir ces chamarrures de feuillages entre ces segments de dix mètres demande d’élargir la palette des végétaux que l’on plante. Ce qui interroge les démarches conservatoires, qui règlementent parfois des essences de manière un peu artificielle. Par exemple, l’Orme de Lutèce est encouragé en Pays de Loire, mais exclu de la charte du Parc du Perche, pourtant proche. Mon projet incite les diverses instances à harmoniser les critères et reconnaître l’historicité des introductions des essences dans les paysages. 

Défense des paysans bio

Les paysans bio du projet fondent leur production sur une responsabilité planétaire, en réinvestissant la microbiologie de leurs sols et ces viviers de biodiversité que sont les haies. Si ces dernières assurent une protection écologique aux cultures, elles sont aussi un dessin révélant une éthique visuelle dans cet espace partagé qu'est le paysage.
 
Né de la peinture de la Renaissance, ce souci du paysage prend ici une nouvelle valeur, faite de solidarités entre consommateurs et producteurs. Il traduit désormais une aspiration de chacun à devenir davantage acteur d'une économie respectueuse de la vie, de la terre, de la santé, de l'esthétique, toutes ces choses que nous avons à considérer et à cultiver en tant que communs.
 
Le projet "Les haies" se tourne vers ces paysans bio parce qu’eux mettent en place une économie agricole à échelle humaine, qui respecte non seulement leurs propres biotopes et paysages, mais aussi par ricochet ceux d’autres peuples, pays ou continents.

Simulation d'une haie réalisée par Joël dans le cadre de son projet (Crédit : Joël Auxenfans)
Simulation d'une haie réalisée par Joël dans le cadre de son projet (Crédit : Joël Auxenfans)
Actuellement, il y en a plus de dix, sur le territoire du Perche, qui ont souhaité participer. D’autres de la Région Centre, sur de plus grandes surfaces, sont intéressés aussi.
 
Il y a chez ces producteurs une démarche qui tourne le dos à la course capitaliste à l’enrichissement qui convertit tout, les œuvres d’art et les artistes, mais aussi les paysages et même l’authenticité, en facteurs d’accumulation effrénée, d’inégalités, de gaspillage et de pollution.
 
Les agriculteurs bio, eux, travaillent juste pour vivre d’une manière décente. Ils lèguent un mode de vie harmonieux et des résultats prometteurs aux générations à venir. Ils participent à un rééquilibrage entre ville et campagne. Le projet "Les haies" met l’éclairage sur cette action vertueuse des paysans bio.

Les haies sont des viviers de biodiversité, elles assurent une protection écologique et naturelle aux cultures (Crédit : Joël Auxenfans)
Les haies sont des viviers de biodiversité, elles assurent une protection écologique et naturelle aux cultures (Crédit : Joël Auxenfans)

Un projet artistique

L’intervention artistique éveille au fait que le paysage et l’environnement sont trop importants pour rester en dehors d’un débat esthétique, éthique et politique auquel tout un chacun est convié. Le projet que je défends lie des exigences agronomiques, mellifères, ou pour favoriser le retour de certains animaux comme les oiseaux, à des préoccupations conceptuelles, qui puisent dans l’histoire de la représentation, de la peinture, du jardin ou même du cinéma.
 
D’ailleurs, le projet va aussi se prolonger sous forme d’un film de docu fiction tourné au sein de ces fermes bio. Parallèlement au projet dans les champs normands, je prépare aussi une installation itinérante "Les haies", elle sera présentée à l’Écomusée du Perche, au Prieuré de Sainte Gauburge à Saint Cyr la Rosière, du 13 octobre au 23 décembre 2018.
 
Les haies, arrachées ici, replantées là, sont devenues un des emblèmes de la conflictualité actuelle des représentations, des pratiques et des économies à l'échelle mondiale, et en laquelle consommateurs et citoyens ont un rôle à jouer. 





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