Économie

Marie-Monique Robin : “La fusion Bayer-Monsanto, c’est le mariage des affreux"

I Publié le 2 Juillet 2018

Géant des pesticides, des médicaments et de la chimie, l'Allemand Bayer a racheté Monsanto pour 59 milliards d'euros. Marie-Monique Robin, journaliste spécialiste de l’agro-industrie, nous a aidé à mieux comprendre les enjeux de cette fusion.


Marie-Monique Robin, Libération.
Marie-Monique Robin, Libération.

Un monstre est né. Le 7 juin 2018 a eu lieu l’achat de l’entreprise Monsanto, la multinationale à l’image sulfureuse spécialisée dans les semences OGM et les pesticides (dont l’herbicide au glyphosate le “Roundup”), par Bayer, le géant des pesticides, des médicaments et de la chimie allemande, le tout pour 65 milliards de dollars.

Dans un communiqué, Bayer indique que le nom Monsanto “en tant que nom d'entreprise ne sera pas maintenu”. Qu’adviendra-t-il alors des affaires juridiques en cours contre cette ancienne multinationale ? “We Demain” à posé la question à Marie-Monique Robin, journaliste spécialiste de l’agro-industrie et des menaces qui pèsent sur la biodiversité, auteur d’une quarantaine de documentaires (1) et d’une dizaine de livres.
   


  • We Demain : Quelles pourraient être les conséquences de la suppression du nom de l’entreprise Monsanto, par son acheteur, Bayer, le géant allemand de la chimie ?


Marie-Monique Robin : Avant la fusion, déjà, chacun était déjà une énorme entreprise de l’agro-business. La fusion de "ces deux monstres" contribue donc à la création du premier groupe agro-industriel au monde, qui vend des semences, des pesticides et des médicaments pour soigner les paysans malades. C’est vraiment la boucle parfaite, le jackpot ! L’intérêt de Bayer est de mettre la main sur les OGM et donc les brevets détenus par Monsanto et de contrôler toute la chaîne alimentaire du champ du paysan jusqu’à l’assiette du consommateur.
 

Mais quel  est l’ intérêt  de Monsanto d’être absorbé par son rival européen? Le seul intérêt c'est de disparaître pour échapper aux nombreuses poursuites judiciaires en cours. Cela est déjà arrivé, comme je l’ai montré dans mon film et livre “Le monde selon Monsanto”. Dans le procès des PCB (Polychlorobiphényle), Monsanto a planifié la faillite d’une de ses filiales, Solutia. Puis, a refusé de payer une partie de l’amende de 700 millions de dollars au motif  que Solutia n'existait plus. C’est arrivé aussi après le désastre de Bhopal, en Inde en 1984, où un accident dans une usine d’insecticides de Union Carbide a provoqué la mort de milliers de personnes. Ensuite, Union Carbide a été racheté par Dow Chemicals entraînant l’annulation des poursuites. C’est scandaleux.  

Il y actuellement 5 000 agriculteurs aux USA, qui ont porté plainte contre Monsanto, car ils souffrent d’un lymphome non hodgkinien, après avoir utilisé du Roundup. Si ces procès aboutissement, Monsanto devra payer des milliards de dollars de réparation au victimes. L’acte de fusion avec Bayer, approuvé par l’Union européenne, ne dit pas si Bayer endossera le passif de Monsanto et paiera les amendes. Peut-être que Monsanto deviendra une coquille vide, qui comme Solutia, se déclarera incapable de payer.
   


  • Au delà de l'opération de communication et économique de Bayer, l'entreprise pourrait-elle faire évoluer les pratiques de Monsanto ?
                      
Rien n’est moins sûr ! Dans mon livre “Notre poison quotidien”, j’ai montré que toutes les entreprises de la chimie avaient les mêmes pratiques : mensonges, manipulation de données scientifiques, lobbying et pression en tous genres pour cacher la toxicité de leurs produits. Comme je l’ai dit, la fusion de Monsanto et de Bayer, c’est le mariage des affreux...
   

  • Nous vivons aujourd’hui dans une société qui, lentement mais sûrement, aspire à vivre avec moins de pesticides. Comment voyez-vous l'avenir de Bayer et de Monsanto puisque ces produits sont leurs principaux gagne-pain ?


La demande pour des produits bios et les conversions vers l’agriculture biologique connaissent une croissance de plus de 20 % par an.  Mais tant qu'on n’a pas une volonté politique d'encourager la transition de tous ces agriculteurs qui veulent changer de système parce qu'ils n'en peuvent plus, parce qu'ils sont malades ou parce qu'ils sont très endettés, on n'avancera pas beaucoup en tout cas pas assez vite. À un moment il faut avoir le courage de dire stop !
 
La France aurait pu être à la tête d'un mouvement planétaire en votant l’interdiction du glyphosate d’ici trois ans et c'est vraiment dommage d'avoir raté le coche. L’argument officiel, c’est qu’il faut trouver des alternatives aux pesticides. Mais on a des alternatives ! On les connaît ! Il y a un fossé grandissant entre la prise de conscience des citoyens et puis la classe politique qui est clairement à côté de la plaque !
     


  • Les initiatives citoyennes peuvent-elles à elles seules faire changer les choses ? 


On en a besoin mais on a aussi besoin des politiques. On n’a plus le temps d'attendre, le modèle agro-industriel est aussi en partie responsable des gaz à effet de serre. D’après un rapport de l'ONU, si on tient compte de tout – la production des pesticides et engrais avec des énergies fossiles, la mécanisation, le transport des aliments, etc... –, 50 % des émissions sont dus au modèle agro-industriel. La transformation du système agro-alimentaire constitue un levier puissant pour limiter le réchauffement climatique. Et on sait, encore une fois, ce qu'il faut faire, comment il faut faire, on a les savoirs théoriques, pratiques, il suffit d'avoir la volonté politique d'affronter les lobbies qui ne pensent qu'à court terme et qui représentent les intérêts d’une minorité d'actionnaires. Et derrière les gens suivront.


(1) “Les Pirates du vivant”, “Le monde selon Monsanto”, “Notre poison quotidien”, “Le Roundup face à ses juges”...

 












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