Planète

Maxime de Rostolan : "Tout est possible si on remue ciel et terre. Surtout la terre"

Par Emma Derome I Publié le 11 Avril 2018

Le documentaire "On a 20 ans pour changer le monde" d'Hélène Médigue sort en salle mercredi 11 avril. Cinq questions à Maxime de Rostolan, fondateur de l'association Fermes d'avenir et fil rouge du film, sur son combat pour une agriculture durable.


Maxime de Rostolan milite pour l'agroécologie dans le documentaite "On a 20 ans pour changer le monde" (Crédit : E.Grégoire / CL2P / Rendez-vous productions)
Maxime de Rostolan milite pour l'agroécologie dans le documentaite "On a 20 ans pour changer le monde" (Crédit : E.Grégoire / CL2P / Rendez-vous productions)
Pendant un an, la réalisatrice Hélène Médigue a suivi Maxime de Rostolan, président de Fermes d'Avenir, un réseau de fermes biologiques, et grand défenseur d'un modèle agricole proche de la permaculture. De cette aventure, qui les a menés des champs de Touraine aux portes des ministères, à la rencontre de spécialistes, d'agriculteurs ou de politiques, en sort un documentaire au titre alarmiste : On a 20 ans pour changer le monde, en salle mercredi 11 avril. 

L'ancien ingénieur reconverti en paysan y dresse un constat : "60 % des sols sont morts. Dans vingt ans, nous ne devrons plus utiliser d'intrants chimiques pour produire notre alimentation". Dans une France où 90 % de l'agriculture reste conventionnelle, l'entrepreneur de 37 ans tente d'apporter des solutions. Il revient pour We Demain sur son engagement.

  • We Demain : Vous êtes le président de l'association Fermes d’avenir, que l’on suit à travers tout le documentaire. Quelles sont les solutions concrètes que vous proposez ? 
 
Maxime de Rostolan : L'association a quatre pôles d'activité ; la production, la formation, le financement et l’influence. Nous gérons des fermes comme celle de la Bourdaisière, en Touraine, par laquelle tout a commencé, ou encore celle, plus récente, de Brétigny-sur-Orge, dans l’Essonne. Nous y testons des techniques agroécologiques intensives inspirées de la permaculture. Le projet Cœur d’Essonne est un prototype qui vise à montrer la viabilité de ce type d’agriculture, et qui devrait permettre de créer 100 fermes aux alentours et 2 000 emplois. L’idée est d’essaimer ce concept pour en faire une par région. Mais on propose aussi des formations, longues pour ce qui est du compagnonnage  en maraîchage bio, ou plus courte pour les curieux ou les amateurs  qui veulent travailler la terre. Dans le film, vous verrez que l’on fait aussi de l’aide à la conversion, comme avec Vincent Louault, un agriculteur conventionnel qui veut réduire ses parcelles consacrées à l’agriculture chimique.

Le financement tient également une place importante : grâce à la plateforme de financement participatif Blue Bees, les investisseurs et les particuliers peuvent soutenir des projets agricoles. Nous avons aussi une activité d'influence, notamment auprès du grand public avec un tour de France  où nous faisons découvrir à tous l'agroécologie et la permaculture. Mais nous faisons aussi du lobbying auprès des politiques, en étant présent aux États Généraux de l'Alimentation, et en proposant des amendements. Je suis en ce moment même souvent à l’Assemblée nationale pour suivre leur avancement en commission.

Tous ces aspects sont présents dans le film, que je vois comme un outil de mobilisation, qui veut redonner un peu d'espoir. Ce qui en ressort, c'est que tout est possible si l'on remue ciel et terre (pour nous, surtout la terre), même recevoir un candidat à l'élection présidentielle, Emmanuel Macron, pour lui faire passer une dizaine de propositions de loi. À leur échelle, les particuliers ont une arme, leur portefeuille. Ils peuvent soutenir ce modèle durable en achetant bio, local, et de saison. Et pour peu qu'ils trouvent ces produits chers, ils peuvent diminuer leur consommation de viande.
 

  • Le titre sonne comme un ultimatum. Pourquoi ce chiffre ? Est-ce qu’il est pas déjà trop tard ?
 
Le titre est alarmiste car l'urgence est là. Le climatologue Jean Jouzel nous donne trois ans, l’écologiste Yves Cochet dit que l’effondrement est probable en 2020, vraisemblable en 2025 et inévitable en 2030, le GIEC nous parle d'une augmentation de 2°C d'ici 2100... Alors on coupe la poire en deux et on se dit vingt ans. Il y a vingt ans, Google n'existait pas, il y a dix ans le smartphone n'existait pas, on est donc dans un horizon audible à l'échelle d'une génération pour pouvoir embrayer sur des solutions. Aujourd'hui encore, chaque jour qui passe est un jour de trop dans la mauvaise direction, mais si j'étais convaincu qu'il était trop tard, je serais sur la plage avec un mojito en train de regarder la mer monter. L'important, c'est que chacun s'empare de cette question comme si elle ne reposait que sur ses propres épaules.

  • Est-ce qu’il faut faire peur au gens ou leur faire miroiter un futur désirable ?
 
Les deux. "Faire peur", je ne sais pas, mais en tout cas, il faut alerter sur le fait qu'il s'agit bien d'un sauvetage. La biodiversité a pris cher : 52 % des animaux sauvages ont disparus en quarante ans, 80 % des insectes en trente ans. Je fais partie de ceux qui pensent que dans cent ans, il n'est pas dit qu'il y ait beaucoup d'hommes sur cette planète. Nous sommes vraiment à une période charnière, il faut les secouer tout ceux qui se voilent la face, se disent que l'homme a toujours connu ça et s'en est toujours remit. 

C'est ce qu'essayent de faire les collapsologues (ceux qui étudient le scénario d'un effondrement écologique, ndlr) : ils apportent un discours lucide et éclairé sur ce qui est en train de nous arriver. Mais comme l'écrivain Yves Paccalet avait écrit L'Humanité disparaîtra, bon débarras en 2006, avant de faire Sortie de Secours en 2007 pour se racheter une image, le chercheur Pablo Servigne, après avoir sorti Comment tout peut s'effondrer en 2015, a écrit deux ans plus tard L'entraide, l'autre loi de la jungle ! Certains collapsologues ne font pas que dénoncer, mais montrent aussi des issues. 

  • Le documentaire laisse entendre que le pouvoir politique est trop lent, qu’il ne faut pas l'attendre pour agir. Même Stéphane Le Foll et Nicolas Hulot reconnaissent face caméra leur impuissance. Avez-vous perdu foi dans le levier politique pour engranger cette transition agricole ?
 
Les politiques sont contraints et doivent composer avec les forces en présence, et notamment les forces économiques qui ne sont pas prêtes de lâcher un pourcent de leur emprise. Il y a aujourd’hui 2 000 lobbyistes à Bruxelles qui font passer des lois favorables à l'agrochimie. Même s’ils se donnent des horizons qui sont en phase avec nos valeurs, il ne faut pas attendre que les politiques fassent quelque-chose. Selon moi, ils ne pourront et ne sauront le faire que lorsque nous serons tous mobilisés, et qu'il y aura suffisamment de retour d'expériences positives et validées.

Aujourd'hui, aucune forme d'agriculture n'est viable, sachant que l'agriculture conventionnelle est financée directement par la PAC (Politique Agricole Commune) de l'Union Européenne, et que sans cette aide, 70% des fermes françaises déposent le bilan dans la semaine. Notre objectif est de faire en sorte que la conjoncture soit favorable à l'agroécologie, pour la rendre viable, et que globalement l'agriculture soit viable. Pour ça, nous avançons sur tous les fronts à la fois, mais le front politique prend du temps, car c'est un levier énorme et difficile à actionner, mais nous ne le perdons pas de vue.

  • Qu’espérez vous voir évoluer d’ici 10 ans ?
 
J'espère que dans dix ans, on aura mis en place des lois qui favoriseront le déploiement de fermes agroécologiques. Parce qu’il ne faut pas oublier qu’une transition entre deux modèles agricoles prend minimum cinq ans, que c’est difficile pour les agriculteurs qui ne sont pas suffisamment aidés. J’espère qu’on aura réussi à mettre en place des conditions de travail décentes pour les agriculteurs, qui aujourd'hui peuvent arriver à la fin du mois avec 350 euros alors que le SMIC, le salaire minimum interprofessionnel de croissance, est censé concerner toutes les professions.

J’espère que les personnes qui auront investi dans l’agroécologie commenceront seulement à toucher leurs intérêts, quand les arbres plantés commenceront vraiment à donner, parce que ça veut dire qu’ils se seront impliqués sur du long terme. Et enfin, j’espère que l’on aura réussi à réaliser que le capital argent est peut-être moins important que le capital naturel et humain. Ce sera alors une vraie révolution, lorsque l'on notera la santé d'une entreprise non plus à l'aune simple de ses résultats financiers, mais que l'on regardera aussi sa capacité à maintenir le capital naturel et le capital humain en bonne santé.








WEDEMAIN.FR SUR VOTRE MOBILE