Connectez-vous S'inscrire
Tech-Sciences

Migrants : des employés des GAFAM refusent de collaborer avec l'État US

Par Claire Commissaire I Publié le 3 Juillet 2018

Amazon, Google, Microsoft… Ces dernières semaines, des salariés des géants de la tech dénoncent la vente de puissants outils technologiques aux forces de l’ordre américaines, à des fins de surveillance et de répression envers les migrants.


Jeff Bezos, le PDG d'Amazon (Crédits : Wikimedia Commons)
Jeff Bezos, le PDG d'Amazon (Crédits : Wikimedia Commons)
Une petite fille hondurienne éplorée. Un petit garçon s’agrippant fermement aux grilles d'une sorte de cage. Ces photos, dénonçant la séparation de familles migrantes à la frontière USA-Mexique, ont fait le tour du monde. Certaines ont été détournées de leur contexte, mais qu'importe : elles ont réveillé l'opinion publique... et attiré l'attention sur l'organisme chargé de mettre en oeuvre cette politique récemment abandonnée : le Service d'immigration et des douanes de États-Unis, ou ICE (Immigration and Customs Enforcement).

Cas de conscience chez les employés des géants des technologies : leurs entreprises ont noué de juteux contrats avec les forces de l'ordre chargées d'appliquer ces politiques, leur proposant des technologies de pointe. Ces dernières semaines, des salariés de Google, Microsoft, et plus récemment Amazon, ont adressé des lettres ouvertes à leurs dirigeants pour dire "stop".

Money money money

Le 23 juin, Jeff Bezos, PDG d’Amazon, recevait ainsi une lettre ouverte signée par plus d’une centaine de ses salariés. Leur premier grief : la collaboration d'Amazon avec Palantir, une agence d'analyse de données, dont se sert l'administration américaine pour  mettre en œuvre le programme d'expulsion et détention des réfugiés.

Rekognition propose entre autres de la reconnaissance faciale, détection d'objets, analyse du visage et suivi de trajectoire (capture d'écran)
Rekognition propose entre autres de la reconnaissance faciale, détection d'objets, analyse du visage et suivi de trajectoire (capture d'écran)
Ensuite, les salariés d'Amazon dénoncent la vente de Rekognition, un puissant système de reconnaissance faciale, à des agences d'État. Le système, ultrapointu, est capable d’identifier un grand nombre de personnes sur une image en temps réel, et de transmettre ces informations à plusieurs entités des forces de l’ordre.

Quelques jours auparavant, 19 actionnaires d'Amazon s'étaient eux aussi insurgé contre cette collaboration : car si la technologie a de quoi faire pâlir d'envie George Orwell, elle a aussi de quoi faire sérieusement baisser le titre boursier de l'entreprise.

Se basant sur un rapport au vitriol de l'ACLU, l'Union Américaine pour les Libertés Civiles, salariés comme les actionnaires craignent que, sous couvert de lutte contre la criminalité, cette technologie ne soit utilisée à mauvais escient. En clair, qu'elle serve à traquer des personnes de couleur, des activistes, et également, des immigrants. Dans leur lettre, les salariés écrivent : 
 
 "Nous savons déjà que, dans ce moment de militarisation historique de la police, de la traque d'activistes noirs, et la croissance d'une force fédérale d'expulsion actuellement impliquée dans des violations des droits humains — ce serait un autre outil puissant pour instaurer un état de surveillance, qui causera, in fine, du préjudice aux plus marginalisés."

Dans leur lettre, les salariés n’ont pas hésité à faire le parallèle entre la politique d’Amazon et… le rôle d'IBM lors de la seconde guerre mondiale. 

Dans son livre-enquête IBM et l’Holocauste paru en 2001, le journaliste indépendant Edwin Black avait révélé les liens entre le patron de l’entreprise, Thomas Watson, et Adolf Hitler. Il accuse notamment IBM d’avoir vendu des machines à carte perforées — certains historiens contestent toutefois cette version. Ces machines auraient servi au recensement des juifs d’Europe pendant le IIIe Reich.
 
"Nous apprenons de l’histoire, et nous savons désormais comment les systèmes d’IBM étaient utilisés dans les années quarante pour aider Hitler. (...) IBM n’a pas pris ses responsabilités à cette époque, et lorsque leur rôle a été mis à jour, il était trop tard."

Les salariés d'Amazon ont ainsi plaidé pour la suspension de ces contrats avec les forces de l’ordre, ainsi qu'avec toute infrastructure de partenaires travaillant avec l'ICE, ainsi que pour une meilleure transparence au sein de l'entreprise. 

Microsoft et Google aussi touchés par des scandales

Cette indignation n’est qu’un épisode de plus dans la liste de ces derniers mois. Le 17 juin, c’était au tour des employés de Microsoft de condamner, là aussi via une lettre à leur PDG Satya Nadella, un post de blog de leur employeur. Datant de janvier, Microsoft s'y vantait de sa collaboration avec les services d’immigrations — un juteux marché de 19,4 millions de dollars, tout de même. On pouvait notamment y lire :
 
“L’agence met actuellement en place des technologies innovantes pour la sécurité intérieure et la sécurité publique, et nous sommes fiers de supporter ce travail avec notre cloud stratégique."

Cette mobilisation contre l'usage, par l'État, d'un simple cloud, pourrait sembler dérisoire... Sauf que, pour son dispositif Microsoft Azure Government, Microsoft a mis le paquet, en allant bien au-delà du simple hébergement de données. Lilly Irani, spécialiste en sciences de la communication à l’UC Santa Diego au Guardian explique cela dans un post de blog  :  
 
"Répondre aux besoins spécifiques d’un client comme ICE, incluant de l’aide à la reconnaissance faciale et de la traduction en temps réel d’une voix enregistrée, requerrait une infrastructure hautement personnalisée avec des technologies de pointe en termes de capacités de traitement de données". 

Microsoft s’est pour sa part défendu de toute implication dans les séparations d’enfants, condamnant au passage la politique de l’administration américaine au sujet des séparations des familles migrantes. 
 

Enfin, le 6 mars, le média en ligne Gizmodo avait révélé que Google avait établi un partenariat avec le Département de la Défense. L’objet de cette collaboration : rien de moins que le développement d’une intelligence artificielle à des fins militaires – dans le cas présent, l'analyse très précise d'images de drones, grâce à des sortes de neurones artificiels. Budget total du projet : 7,4 milliards de dollars selon le Wall Street Journal.

Là aussi, si Google promet de ne développer cette technologie qu'à bon escient, rien n'assure que demain, ces outils ne seront pas utilisés pour traquer des êtres humains, en fonction de critères plus ou moins légitimes. 

Plus de 4 000 employés de Google avaient alors signé une pétition pour stopper le "Project Maven"  et 12 avaient démissionné. Ils ont obtenu gain de cause : le partenariat n’a pas été renouvelé. 

Industrie militaire et Silicon Valley, je t'aime moi non plus

Les rapports incestueux entre l'industrie militaire et les cadors de la Silicon Valley ont toujours existé. Mieux : la naissance de la Silicon Valley est en fait liée à la Seconde Guerre Mondiale. Comme l'explique Fred Turner, spécialiste de l'histoire culturelle à l'Université de Stanford, dans une interview au 1 Hebdo
 
"Jusqu’en 1972, quasi toutes les puces de silicium produites dans la Vallée – qui tire son nom de ce matériau (silicon en anglais) – servaient à la technologie militaire, et principalement à la création des missiles nucléaires Polaris."

Ce sont même des ingénieurs militaires qui ont fourni les premières puces informatiques à Steve Jobs et Steve Wozniak, les co-fondateurs de la marque à la pomme...  Rien n'aurait donc changé. À un détail près : dans les années 1960, les pourfendeurs de la technologie croyait en son pouvoir émancipateur vis-à-vis de la bureaucratie, des hiérarchies... et des responsables politiques. 

Peut-être les indignations successives de ces derniers mois feront alors bouger les lignes et renouer ces grandes entreprises avec une certaine idée de leur responsabilité sociale. "Don't be evil", disait le slogan de Google en 2000.









WEDEMAIN.FR SUR VOTRE MOBILE