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Tech-Sciences

Montres connectées pour enfants : quand la surveillance parentale devient abusive

Par Livia Garrigue I Publié le 29 Janvier 2018

Les montres connectées destinées aux enfants ont du succès en France, alors que ces gadgets ont été interdits en Allemagne. Ceux-ci permettent aux parents de géolocaliser leur enfant en direct, parfois de les écouter à distance. Outre le grave problème des failles de sécurité, ces objets entravent l'autonomisation des enfants.


Les montres connectées pour enfant ont été interdites en Allemagne mi-novembre 2017. (Crédit : CC)
Les montres connectées pour enfant ont été interdites en Allemagne mi-novembre 2017. (Crédit : CC)
En Allemagne, l’Autorité fédérale d’encadrement des télécommunications a interdit les montres connectées destinées aux enfants mi-novembre 2017. Ces gadgets de contrôle, qui permettent de suivre sa progéniture à la trace, ont été dans ce pays classés comme outil de surveillance.
 
La plupart de ces outils de pistage en direct via géolocalisation, qui ont pris place sur les rayons des hypermarchés, permettent aussi de paramétrer des itinéraires autorisés, d'appeler, d'envoyer des messages… et d'écouter l’environnement du porteur grâce à un micro, pour certaines marques.

C'est sur ce motif qu'a porté l'interdiction en Allemagne : les parents pouvaient notamment espionner les cours de leurs enfants à distance. Les familles ont aussi été acculées à détruire les montres.

"Relation pathologique parent-enfant"

En France, après les doudous connectés, les manteaux GPS, ces objets se sont installés dans les habitudes de nombreux foyers. Ils soulèvent peu de critiques et semblent combler un besoin. Dès 2014, un sondage sur les objets connectés mené par OpinionWay, indiquait que pour 71% des personnes interrogées, les gadgets connectés répondent à une attente pour la sécurité des enfants.

"Ces appareils jouent sur une relation entre le parent et l’enfant qui est pathologique", affirme Michaël Stora, psychologue et spécialiste des mondes numériques. Loin d’être technophobe et proposant des thérapies par le numérique, l’expert est formellement opposé à ces appareils :
 
"C'est Big Brother. Ou plutôt Big Mother et Big Father."

Pourtant, en France, beaucoup de parents se laissent facilement séduire par le gadget, également apprécié des enfants. Les marques qui se sont implantées dans les hypermarchés, comme Kiwip (vendue 149€) voient leurs ventes en progression constante.

Une des blogueuses mode les plus influentes, Coline du site Et pourquoi pas Coline  (92 000 abonnés sur Facebook, 291 000 sur YouTube), a revêtu sa casquette de mère dans un article intitulé "J’ai testé la KiwipWatch ", offerte à sa fille de 10 ans. Elle y décrit l’instrument comme un messie providentiel pour les parents angoissés.

Capture d'écran du blog Etpourquoipascoline : exemple d'application de géolocalisation grâce à une montre pour enfant (Crédit : Coline)
Capture d'écran du blog Etpourquoipascoline : exemple d'application de géolocalisation grâce à une montre pour enfant (Crédit : Coline)
"C’est ULTRA rassurant", écrit-elle, de pouvoir "localiser son enfant à n’importe quel moment" lorsqu’on est une mère angoissée. À quoi Michaël Stora répond :
"L’inquiétude parentale est normale, et c’est quelque chose de banal. Mais ces objets connectés qui permettent de tracer les enfants, en rassurant le parent, paradoxalement, l’inquiètent", générant un cercle vicieux.

Au moindre bug, ou si l'appareil est égaré, ce sont en outre des angoisses d’un nouveau type qui apparaissent.
 
"Ces parents se tendent leur propre piège", souligne Michaël Stora : quand l'appareil dysfonctionne, "ils sont renvoyés en force à leurs angoisses irrationnelles."

Premiers petits espaces de liberté

Plusieurs de ces montres présentent une fonctionnalité permettant de paramétrer des "zones de sécurité" : chez mamie, à l’école, à la maison... En soi, ce lexique militaire pose question, infusant dans l’imaginaire enfantin qu'implicitement, toute autre zone s’apparente au far west puisqu'ils n'y seraient pas en "sécurité". 
 
De surcroît, les parents reçoivent une notification dès que l’enfant dévie de sa route programmée, par exemple sur le retour de l'école.
 
"Or le préadolescent, dans son fonctionnement même, vise à s’autonomiser", rappelle Michaël Stora.

Si à 8 ou 9 ans, vous expérimentiez de rentrer seul de l’école pour les premières fois, et de faire un petit détour pour le plaisir et le petit goût de transgression, c’était un processus normal d’épanouissement. En grandissant, l’enfant accapare peu à peu des espaces de liberté.

Montre connectée pour enfant (Crédit : Shutterstock)
Montre connectée pour enfant (Crédit : Shutterstock)

Laisse numérique

Mais à lire de-ci, de-là, des commentaires de parents protecteurs, ces instruments de pistage favoriseraient l'autonomie des enfants. "Super idée, pour leur laisser un peu plus de liberté", dit une maman. Notre blogueuse, Coline, écrit aussi  :
"L’air de rien, ça la responsabilise aussi un peu."
 
Pourtant, ces trackeurs ne sont ni plus ni moins qu’une laisse numérique qui conditionne l’enfant à être surveillé dans ses moindres gestes. Une attache qui l'empêche précisément de se responsabiliser et de grandir. Michaël Stora explique :
"Ces gadgets de surveillance brisent la confiance implicite qui doit être à la base de la relation parents-enfants".
 
Lorsque cette confiance tacite existe, les enfants sont moins incités à prendre des risques. Au contraire, l'hyperinquiétude parentale maintient les préados dans une position infantile qui favorise les comportements à risque.

Enfin, en équipant son bambin d'un trackeur GPS, on lui prodigue une bien étrange forme d’amour baignée d'anxiété.
"L’enfant se croit constamment aimé dans l’inquiétude. C’est pourquoi, pour être aimé, l’enfant cherchera à inquiéter ses parents."

Les annonceurs jouent sur la peur des parents - Les disparitions sont un grave problème, mais parmi les 47 000, la grande majorité sont des fugues de courte durée (Crédit : WD)
Les annonceurs jouent sur la peur des parents - Les disparitions sont un grave problème, mais parmi les 47 000, la grande majorité sont des fugues de courte durée (Crédit : WD)

Failles de sécurité

Et si, en croyant surprotéger les enfants, les parents les exposaient à des dangers d'un nouveau genre ? L'interdiction des montres en Allemagne a fait suite à une mise en garde du Bureau européen des unions de consommateurs (BEUC)
 
"En quelques gestes, une personne non autorisée peut prendre le contrôle de la montre, afin de suivre l’enfant, de l’écouter et de communiquer avec lui", alertait le rapport du BEUC. 

L'Institut AV-test, spécialisé en sécurité informatique, a récemment testé 6 marques de montres connectées. Bilan ? 
"Les résultats du test sont loin d’être rassurants. L’institut AV-TEST ne peut recommander aucune des montres à traceur GPS pour enfants testées?"

L'institut signale que ces montres ne sont pas chiffrées, et aisément manipulables. "Trois des six montres testées envoient des données et des informations via des connexions non chiffrées de la montre à l’application en passant par des serveurs", lit-on dans le rapport AV-Test. Dans le cas des gadgets les moins sécurisés, des inconnus peuvent entrer en contact avec l'enfant.

Enfin, "les montres collectent de nombreuses données, souvent sensibles : des numéros de téléphone de l’enfant et de ses proches aux données vitales en passant par les données de localisation." La question de la subtilisation des données d'enfants se posait déjà avec les jouets connectés comme la poupée Cayla ou la Hello Barbie de Mattel

 

Dans Black Mirror, une mère place un implant dans la tête de sa petite fille pour la contrôler à distance (Crédit : Black Mirror)
Dans Black Mirror, une mère place un implant dans la tête de sa petite fille pour la contrôler à distance (Crédit : Black Mirror)

Bientôt un implant dans la tête ?

Un épisode de la saison 4 de la série Black Mirror réalisé par Jodie Foster met en scène une mère qui, terrifiée à l'idée de perdre sa fille, place un implant dans le crâne de sa progéniture pour l'épier en temps réel au moyen d'une tablette.

Outre la géolocalisation, la mère garde un oeil constant sur les signes vitaux de sa fille. Ce paramètre rappelle que la plupart des "smartwatches" permettent de contrôler l'activité physique de l'enfant, le conditionnant très jeune à une logique de performance.

Si la série s'emploie à grossir les traits des mésusages que l'homme fait de la technologie, elle s'inspire toujours des inventions déjà existantes pour alerter sur les pratiques déjà normalisées et coulées dans la vie quotidienne. Dans un éclair de lucidité, la blogueuse Coline écrit "Et tant pis pour le côté Black Mirror". Vraiment, "tant pis" ?










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