Société-Économie

Non, le code informatique n'est pas réservé aux mecs

Par Claire Commissaire I Publié le 25 Juillet 2018

Aujourd'hui, on compte seulement 5 à 12% d'étudiantes dans les écoles d'informatique. Pour attirer davantage de filles dans ces cursus d'avenir et combattre les idées reçues, étudiantes et encadrants s'organisent...


En dépit des initiatives, les femmes restent très minoritaires dans la tech (Crédits: Shutterstock)
En dépit des initiatives, les femmes restent très minoritaires dans la tech (Crédits: Shutterstock)
“Tu sais, les métiers des nouvelles technologies sont plutôt réservés aux hommes. Ça risque d’être compliqué pour toi”. Dipty Chanders a 17 ans. Elle est en terminale et rêve de bidouiller des ordinateurs, lorsque sa conseillère d’orientation lui fait comprendre qu’elle devrait plutôt se diriger vers des études de droit ou d’économie.

Aujourd’hui bientôt diplômée d'Epitech, une école d'informatique, l’anecdote la fait sourire. “Mais sur le moment, je l’ai mal vécu. Je me suis dit que je n’en étais pas capable, qu’il fallait avoir plus de neurones pour faire ça, que ma carrière était déjà foutue”.
 

Premier choc. “Le premier jour, dans la salle informatique, j’étais la seule fille. Je me suis dit que les autres devaient être dans une autre salle. Mais à la pause déjeuner, je me suis rendue compte qu’on était seulement une dizaine… sur 500 élèves”. Dans ces conditions, difficile de se forger une place :
Au début, je me demandais souvent si ma place était ici. On se prenait parfois des remarques, du genre 'Normal que t’aies pas réussi, t’es une femme, ça code pas'”, poursuit Dipty.

Simple troll d'étudiants ou stéréotype tenace ? Un coup d'œil sur les chiffres de l'insertion des femmes dans le numérique suffit à se faire sa petite idée : parmi les techniciens d’études et du développement en informatique, seuls 16 % sont des femmes. Si les codeuses représentent 27 % des effectifs totaux, elles ne sont que 11% dans la cybersécurité, selon les chiffres de la CIGREF.

En deuxième année, Dipty décide de rejoindre E-mma, l’association de promotion de la mixité à Epitech. Ce type d'initiative étudiante s'est multiplié ces dernières années : on trouve par exemple Synergies à Epita, et l’association Code[Her] à 42, l’école sans cours de Xavier Niel.

Maître-mot de ces associations : in-clu-sion, envers les femmes, mais aussi les plus âgés, ou les ados issus de quartiers difficiles. À travers des conférences, ateliers et interventions auprès des publics différents — en particulier les plus jeunes — elles entendent bien sensibiliser, briser les tabous, rassurer les filles sur leurs capacités et leur légitimité. Et il y a encore du boulot....

Dans les mangas, qui forment aussi l'imaginaire geek, les femmes sont souvent représentées de manière hypersexualisée (Crédits : Wikimedia Commons)
Dans les mangas, qui forment aussi l'imaginaire geek, les femmes sont souvent représentées de manière hypersexualisée (Crédits : Wikimedia Commons)

Culture geek et idées reçues

Car des clichés sur les métiers de l’informatique, il y en a beaucoup. Certains peuvent apparaître très tôt dans la vie des jeunes filles : avec l’avènement des ordinateurs personnels puis du web dans les années 1990, s’est construit un imaginaire de la “culture geek” traditionnellement associée au sexe masculin — jeux vidéo, comic books aux héros testostéronés, mangas où les femmes sont souvent hypersexualisées, jusqu’aux représentations plus récentes dans les séries comme The Big Bang Theory… 
"Le problème, c'est que cette culture geek est une vraie porte d'entrée vers l'informatique : par exemple, tu peux commencer à t'y intéresser parce que tu aimes les jeux vidéos, et que tu as envie de faire tes propres petits programmes" , explique Valentine, étudiante d'Epita qui fait partie de l'association Synergies.

 “Or, toutes ces idées reçues peuvent nuire aux jeunes filles, qui se demandent si elles peuvent entrer dans ce milieu sans correspondre au cliché du geek”, martèle Valentine.

Résultat, l’informatique est une question qui ne se pose même pas chez de nombreuses filles : après des filières S, par exemple, elles se tournent davantage vers la médecine que vers l’informatique. “Quand je me suis réorientée vers l’informatique, j’ai eu le droit à plus de ‘pourquoi?’ de la part de mes proches, que quand j’avais entrepris mes études de médecine…”, soupire Valentine.

Promouvoir des 'role models'

Autre levier d'action de ces initiatives : donner l'exemple et promouvoir des modèles féminins. C'est ce qui a manqué à Dipty, lorsqu'elle était encore lycéenne : 
“Quand j’ai passé le bac, je n’avais pas de role model féminin, seulement des masculins, comme Bill Gates. Avec l’association, on essaie de donner à voir aux plus jeunes, parmi les étudiantes, des modèles féminins, qui ont parfois à peine deux ans de plus qu’eux” 

À 42, on assure mettre un point d’honneur à valoriser les réussites des étudiantes et ex-étudiantes pour combler ce manque d’identification car “le secteur souffre terriblement de l'absence de ces 'role models'" soupire Fabienne Haas. "Alors que dans les années 1950, il y en avait plein". 

Car l'on a effectivement tendance à oublier que jusque dans les années 1980, le secteur de l’informatique,  alors moins valorisé et associé au pouvoir qu’il ne l’est aujourd’hui, était dominé par des femmes : en France, presque 50 % des ingénieurs informatiques étaient des femmes. Faut-il également rappeler que, dès le XIXe siècle le premier programmeur était une programmeuse et s'appelait Ada Lovelace ; et que c'est une femme, Margaret Hamilton, qui a développé le logiciel de guidage de la mission Apollo ?
À partir des années 1980, la proportion de femmes ingénieures informatiques a diminué de manière drastique (Crédits : Isabelle Collet, Cairn)
À partir des années 1980, la proportion de femmes ingénieures informatiques a diminué de manière drastique (Crédits : Isabelle Collet, Cairn)

Sensibiliser les hommes

Dans ces écoles d'informatique, ces initiatives ont pris le parti d'inclure la gente masculine dans leur démarche. "Il y a tout de même 80% d'hommes à E-mma. On ne veut pas défendre 'la place des femmes' dans la tech : on préfère parler de mixité", explique Dipty.
"Car ce sont surtout des hommes qui sont à des postes de direction aujourd'hui : alors si eux ne sont pas convaincus de l'importance de cette mixité, on ne va pas avancer vite". 

À 42, les traditionnelles réunions "spéciales filles" pendant la "piscine" — quatre semaines d'épreuves à l'issue desquelles est fait le recrutement —, où les téméraires 10 % étaient sensibilisées aux problèmes de sexisme, ont été élargies aux garçons "à la demande des étudiantes", précise Fabienne Haas, directrice de la communication de 42,. "On y parle des stéréotypes de genre, et ce discours passe très bien auprès des étudiants. On est là aussi pour les éduquer à ces sujets." 

En dépit de ces efforts, il reste compliqué d’attirer les jeunes filles dans les écoles d’informatique. “Au début, on avait 9% d’étudiantes, contre 12% aujourd’hui. Il y a une progression, mais ça reste trop peu”, se désole Fabienne Haas, qui place à 30% le seuil minimum souhaitable.

Pire, le nombre d’étudiantes dans ces filières diminue, selon une étude de Gender Scan d'octobre dernier : entre 2010 et 2015, la proportion d'étudiantes en BTS d’informatique ou de services numériques est passée de 10 % à seulement 7 %. Dans les IUT, cette proportion restait stable autour de 8%. "C'est hyper grave. L'informatique et le numérique, c'est le futur de nos métiers, rappelle Fabienne Haas. Si on n'améliore pas cette situation, cela signifie qu'on est en train de s'exclure des métiers importants de demain."
 













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