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Gérard Mermet
Gérard Mermet est sociologue, fondateur et directeur du cabinet d'études Francoscopie et auteur de... En savoir plus sur cet auteur

Nouveau radar piéton : La liberté, un outil au service de la sécurité

Par I Publié le 14 Décembre 2016

CHRONIQUE. Par Gérard Mermet, sociologue, auteur, fondateur de Francoscopie.


Un nouveau type de radar va être installé dans des villes, aux passages cloutés. (Crédit : Frédéric Bisson/FlickR)
Un nouveau type de radar va être installé dans des villes, aux passages cloutés. (Crédit : Frédéric Bisson/FlickR)
Un nouveau type de radar va être installé dans des villes, aux passages cloutés. Combinant radar classique et vidéosurveillance, il se déclenchera lorsqu’un véhicule ne respectera pas la priorité accordée au piéton en train de traverser. Son conducteur sera soumis à une amende de 135 euros et à un retrait de 4 points sur son permis.

Testé actuellement dans le sud-est de la France, ce "radar piéton" devrait être mis en service début janvier à Calais (sans doute pour éviter que la circulation n’y ressemble à une "jungle"…). Cette information a priori mineure est l’occasion de relancer le nécessaire débat entre sécurité et liberté, entre sanction et prévention, entre culpabilisation et responsabilisation. Entre défiance et confiance.

Principe de précaution…

Les adeptes du "principe de précaution" (l’une des nombreuses "exceptions françaises") ou du "tout sécuritaire" se réjouiront de cette nouvelle mesure qui s’appuie sur le tryptique réglementation-contrôle-sanction.

Elle s’ajoute à une multitude d’autres, des mentions obligatoires sur les paquets de cigarettes ou les bouteilles d’alcool, rappelant que "fumer tue" et que l’alcool est "à  consommer avec modération"  à la révision générale des normes imposées aux ascenseurs, en passant par les dispositions de protection concernant les piscines privées, ou les obligations faites aux écoles qui ont fait diminuer drastiquement le nombre des "classes vertes" proposées aux enfants.

Tous ces interdits encombrent la vie quotidienne des gens. Ils compliquent le fonctionnement des entreprises, même s’ils font parfois la fortune de certains prestataires, comme celle des huissiers ou avocats. Mais les "sécuritaires" ajouteront que des accidents ont ainsi pu être évités, des vies ont été sauvées, citant en exemple la circulation routière. 

… ou de responsabilisation

Les autres (dont fait partie l’auteur de ces lignes), s’inquiéteront de cette nouvelle contrainte imposée aux automobilistes, qui n’en peuvent déjà plus de devoir surveiller d’un œil les panneaux de limitation de vitesse, de l’autre le tachymètre de leur voiture… et attendent avec impatience la mutation physique qui leur permettra de poser un troisième œil sur l’évolution des réglementations en vigueur.

Ceux-là verront surtout dans ce projet, comme dans beaucoup d’autres, une nouvelle illustration du manque de confiance entre les pouvoirs publics et les citoyens. 

Ils reconnaîtront que des vies (nombreuses) ont été sauvées par les mesures de la prévention routière (qu’il faudrait peut-être rebaptiser "surveillance routière"). Ils seront beaucoup plus sceptiques sur le nombre de drames évités par les clôtures des piscines ou les nouvelles normes imposées aux ascenseurs.
 

​Surtout, ils estimeront que l’on aurait pu arriver à la même réduction du nombre d’accidents (voire davantage) en responsabilisant les "usagers" ou les consommateurs plutôt qu’en les culpabilisant et en les infantilisant, une attitude liée depuis longtemps au "paternalisme" de l’État français. La comparaison des statistiques entre les pays développés témoigne en effet que l’on peut être aussi efficace ou davantage en matière de sécurité routière sans attenter aux libertés, tout en réduisant le niveau de fatigue et d’énervement. C’est le cas notamment dans les pays du nord de l’Europe. 

Rétablir la confiance plutôt qu’alimenter la défiance

Mais la question ne saurait évidemment se limiter à celle des radars piétons. D’une manière bien plus générale, le recours permanent à la "peur du gendarme" (même remplacé par des systèmes électroniques, moins visibles et plus "pervers") est socialement et philosophiquement moins satisfaisant que l’existence d’un contrat de confiance entre l’État et les individus-citoyens.

Des études montrent qu’il l’est aussi sur le plan économique, car il conduit à de meilleurs résultats, pour un coût bien inférieur. On le constate notamment dans les entreprises qui donnent plus de liberté et d’autonomie à leurs collaborateurs ; elles obtiennent une "productivité" plus élevée que celles qui choisissent la contrainte et la surveillance. Sans avoir à supporter les frais matériels que cela engendre, ni les dégâts humains (stress, maladie, mal-être, burnout…). 

Ce constat est également vérifié à l’échelle des nations. Le Danemark en est un bon exemple : la confiance accordée a priori à chacun se traduit par des comportements plus responsables. La délinquance y est ainsi inférieure à celle que l’on connaît chez nous et les relations sociales bien plus apaisées. Les entreprises y sont aussi plus performantes, avec des taux de satisfaction supérieurs et des taux d’absentéisme inférieurs.

Au total, le sentiment de "bonheur" y est maximal ; le Danemark détient en la matière un record mondial, tandis que la France est minée par un sentiment récurrent de déclin, de "moins bien", et conserve depuis des années son record peu enviable de pessimisme. Cette crainte de l’avenir explique largement sa préférence pour le statu quo et sa difficulté à se transformer.

Une question de culture, pas de nature

La différence entre les Danois et les Français ne saurait être innée. On sait en effet que les génomes des uns et des autres sont globalement similaires, comme ceux de l’ensemble des peuples de la planète. Cela signifie que les différences d’attitude et de comportement ne peuvent qu’être acquises, tout au long de l’éducation et du développement des enfants, et renforcée tout au long de leur vie adulte.

Ce sont ainsi les rôles et les influences du milieu familial, des médias et de tout l’environnement humain, social ou politique qui sont en cause. Il ne s’agit pas d’une question de nature, mais de culture.
 

Cette question, essentielle, est rarement abordée chez nous sous cet angle par les candidats à l’élection présidentielle ; la plupart se réclament plutôt d’une idéologie, ce qui est très différent. La culture a généralement pour but de rassembler, surtout lorsqu’elle est partagée par le plus grand nombre et s’impose à chacun.

Au contraire, l’idéologie différencie, oppose et  crée des clivages parfois irréconciliables. La plupart des programmes proposés aujourd’hui prennent en compte un supposé besoin irrépressible de confort et de sécurité de la population française. Ces besoins existent dans certains domaines, à l’égard notamment de la menace terroriste, face à laquelle on ne saurait se montrer naïf, angélique, et jouer les "bisounours".

Mais ils se manifestent de façon très différente dans d’autres domaines : environnement ; transport ; éducation ; logement… Les Français sont potentiellement prêts à participer à la résolution de ces problèmes, par leur action personnelle. A condition qu’ils aient le sentiment qu’on leur fait confiance, et qu’ils peuvent faire confiance aux autres, les deux attitudes étant généralement très corrélées. 

Privilégier la responsabilité

Au cours de sa longue histoire, l’État français est devenu omniprésent et omnipotent. Il a développé avec les citoyens une relation basée sur la contrainte, sous-tendue par la culpabilité présumée. Les années de "crise" ont en outre été l’occasion d’une surenchère sécuritaire, qui a entretenu une défiance réciproque.

Le développement de l’immigration et celui, concomitant, de l’extrême droite ont créé un climat de défiance dans les relations entre les habitants. La montée récente des inégalités l’a étendu aux groupes sociaux, favorisant le communautarisme.

Il est temps de se demander maintenant si l’on ne pourrait pas privilégier l’autonomie et la responsabilité, au service de l’individu comme de la collectivité. Le choix de la confiance n’est pas antinomique avec la demande de sécurité ; il est au contraire un moyen de l’améliorer. Il n’est pas non plus lié à une sensibilité politique. Le temps où la liberté était considérée comme une attente de droite et la sécurité comme une demande de gauche est largement révolu. On peut et on doit aujourd’hui assurer la sécurité en améliorant la liberté. Celle-ci est la condition première du bien-être social et de l’efficacité économique que chacun des partis "raisonnables" appelle de ses vœux. Comme la très grande majorité de leurs électeurs.

Gérard Mermet





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