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Partage, créativité, empathie... 17 % des Français sont des "créatifs culturels", et vous ?

I Publié le 17 Mai 2016

"Les créatifs culturels, l'émergence d'une nouvelle conscience." Ainsi s'intitule l'essai de la sociologue Ariane Vitalis, à paraître le 27 mai aux éditions Yves Michel. Mais que recouvre exactement cette nouvelle classe sociale hétéroclite, animée par un désir commun de changer le monde ? La réponse dans un extrait de ce livre, à découvrir en avant-première sur We Demain.fr.


Image d'illustration (Crédit : DR)
Image d'illustration (Crédit : DR)
À la fin des années 1980, le sociologue Paul H. Ray et la psychologue Sherry Ruth Anderson démarrent une grande enquête sociologique sur la société américaine, auprès de plus de cent mille personnes, et ce pendant quatorze ans. The Cultural Creatives : How 50 Million People Are Changing the World paraît en 2000 aux États-Unis et sera traduit en français un an plus tard, sous le titre L’émergence des Créatifs Culturels, enquête sur les acteurs d’un changement de société.

Pour Yves Michel, éditeur de la version française,"les résultats de l’enquête sociologique réalisée par Paul Ray et Sherry Ruth Anderson marqueront un jalon d’une véritable mutation de notre culture occidentale. Le système "moderniste", décrit dans le cours de l’ouvrage, est en effet clairement incapable de parer aux impasses humaines et écologiques qu’il a générées."

Ray et Anderson identifient deux grands courants socioculturels aux États-Unis : les traditionalistes dont les valeurs sont tournées vers le conservatisme religieux et culturel, figées dans une forme de patriarcat ; et les modernistes, animés par le progrès technologique, l’argent et la réussite sociale, soutenant une vision du monde tant individualiste que matérialiste.

Ariane Vitalis. (Crédit : DR)
Ariane Vitalis. (Crédit : DR)

Acteurs du changement

Mais au milieu de ces deux courants, expliquent Ray et Anderson, émerge progressivement une "troisième voie", incarnée par des individus qui ne se reconnaissent ni dans la modernité actuelle, ni dans une vision du monde archaïque et passéiste. Ils représenteraient 24 % de la population américaine et seraient à l’origine d’une profonde transformation culturelle et sociale aux États-Unis – vivant en accord avec de nouveaux systèmes de valeurs, comportements, modes de vie ; abordant une approche du monde à la fois humaniste, intégrale et holistique ; incarnant, en somme, un nouvel habitus en rupture avec le paradigme de la société dite "moderne".

Ces individus, Paul Ray les nomme "Cultural Creatives", terme repris en français par "Créatifs Culturels" ou encore "Créateurs de culture". Si cette dénomination est celle communément admise par les sociologues, des termes comme "défricheurs" ou "acteurs du changement" sont parfois employés par les journalistes.

Paul Ray et Sherry Anderson identifient quatre pôles de valeurs qui définissent les Créatifs Culturels :
- L’écologie (incluant l’alimentation biologique, les médecines douces, la consommation éthique et responsable) ;
- L’ouverture aux valeurs féminines (impliquant à la fois des valeurs comme l’écoute, l’empathie, etc. ; mais questionnant aussi la place des femmes dans la société) ;
- La spiritualité, le développement personnel, l’introspection ;
- L’implication sociale, la mise en place d’initiatives solidaires, participatives et citoyennes.

En 2007, l’Association pour la Biodiversité Culturelle publie aux éditions Yves Michel une enquête sur les Créatifs Culturels en France, à laquelle elle ajoute deux autres pôles de valeurs :
- Être plutôt que paraître et avoir ;
- L’ouverture sur le monde, l’ouverture multiculturelle.

Initiatives locales

Les Créatifs Culturels représenteraient plus de 17 % de la population française. Aucune enquête mondiale n’a été réalisée pour l’instant ; mais comme l’explique Bénédicte Manier dans son ouvrage Un million de révolutions tranquilles, comment les citoyens changent le monde, de plus en plus de citoyens "ordinaires" mettent en place des initiatives locales et créatives dans des secteurs aussi variés que le travail, l’argent, l’habitat, la santé ou l’environnement, alternatives concrètes à un système en déclin, et ce partout dans le monde.

Ce sont tous des citoyens ordinaires. Ils vivent dans de petits villages d’Asie, d’Amérique latine ou d’Afrique, ou dans des villes comme New York ou Tokyo. (…) Chacun dans leur domaine, ils inventent des solutions que ni les gouvernements ni le secteur privé n’ont su mettre en place et qui répondent à la plupart des maux de la planète :

Ils reverdissent le désert, font disparaître la pauvreté et la faim, créent des emplois, mettent sur pied une agriculture durable, ou gèrent eux-mêmes la distribution d’eau. Des millions d’autres décident de vivre autrement. De vivre mieux. Et pour cela, ils s’affranchissent de l’hyperconsumérisme, réinventant l’habitat, la démocratie locale ou l’usage de l’argent.

Les Créatifs Culturels ont une vision et une conscience globale des différentes crises engendrées par de nombreux aspects de notre civilisation "moderne", "occidentale", "capitaliste". Ils ne pensent pas les crises de façon isolées (la crise écologique d’un côté, la crise économique de l’autre, crise du sens, etc.), mais, au contraire, se les représentent comme étant toutes interconnectées les unes aux autres, incarnant au final une seule et même crise : une crise systémique. [...]
 

"Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde"

L’action des Créatifs Culturels sur la société est muée par deux sentiments : le sentiment d’urgence et le sentiment de responsabilité individuelle. Urgence : "Il est nécessaire d’agir maintenant si nous ne voulons pas foncer dans le mur demain." Responsabilité individuelle : "Mon action personnelle a de l’impact ; je suis directement concerné par l’état du monde." On retrouve ici l’importance qu’accordent les Créatifs Culturels au concept oriental d’interdépendance : entre microcosme et macrocosme, individuel et collectif, local et global, etc.

La célèbre phrase de Gandhi – "soyez le changement que vous voulez voir dans le monde"– entre en totale cohérence avec cet état d’esprit, de la même manière que le concept africain ubuntu : "Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous." Le Tout est inséparable de ses parties, et vice-versa.

Partage, créativité et buen vivir

C’est ce sentiment d’urgence et de responsabilité qui pousse les Créatifs Culturels à s’engager, toujours en ayant pour perspective cette philosophie du "faire sa part", sans attendre l’action des gouvernements pour panser les maux du monde. En quête de sens et d’authenticité, ils cherchent à faire concorder leurs idées avec leurs actes et se lancent ainsi dans diverses formes d’actions solidaires et de résistances, souvent à un niveau local : création d’innovations sociales, bénévolat, engagement associatif, activisme artistique et créatif, etc.

Mais outre l’engagement collectif, c’est avant tout l’engagement individuel qui est au coeur de leur démarche : comment vivre au quotidien sans collaborer à la destruction du vivant et à l’exploitation de l’Homme par l’Homme, tout en participant à une société juste et conviviale ?

Les Créatifs Culturels s’inscrivent dans une double démarche : tout d’abord dans une démarche de non-coopération, puis, dans un second temps, dans une démarche de construction active d’une nouvelle culture, fondée en partie sur le partage, la créativité et le buen vivir. Ils construisent leurs propres maisons passives, mangent bio et local, boycottent la grande distribution, soutiennent un commerce équitable, créent des entreprises sociales, recyclent leurs déchets, créent leur propre énergie, rejoignent des banques éthiques, deviennent végans ou, pour les plus radicaux, vivent dans des yourtes en cultivant la terre.

Les créatifs culturels, l'émergence d'une nouvelle conscience, (200p.) à paraître le 20 mai 2016 aux éditions Yves Michel.



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