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Société-Économie

Paul Ariès : "La transition écologique ne viendra pas des 1 % les plus riches, mais des 99 %"

Par Livia Garrigue I Publié le 2 Février 2018

À l'occasion de la réédition de son livre "Désobéir et grandir", We Demain s'est entretenu avec le politologue et objecteur de croissance Paul Ariès sur la perspective d'une société de la décroissance, ses idées et ses espoirs.


Paul Ariès, auteur de "Désobéir et grandir, vers une société de la décroissance"
Paul Ariès, auteur de "Désobéir et grandir, vers une société de la décroissance"
Paul Ariès, politologue, théoricien de la décroissance et rédacteur en chef de la revue Les Zindigné(e)s, publie une version augmentée du recueil de textes Désobéir et grandir, Vers une société de décroissance initialement paru en 2007. L’enjeu du livre : déconstruire le mirage d’une augmentation sans fin du pouvoir d’achat et de la consommation.
 
Ce manuel de l’objecteur de croissance ouvre des pistes comme "l’extension de la sphère de la gratuité" et le "revenu universel démonétarisé". La transition écologique y est abordée sans tonalité moralisatrice ou culpabilisatrice : Paul Ariès entend convaincre son lecteur que la décroissance rime avec la joie de vivre, et non avec la privation et le manque. C'est pourquoi il faut, selon Paul Ariès, réconcilier le principe de responsabilité et le principe d'utopie. Rencontre.
 

We Demain : Votre livre appelant à une société de décroissance est d’abord paru en 2007. Avez-vous plus ou moins d’espoir aujourd’hui ?

J’ai réédité le livre parce que ces thèmes sont toujours d’actualité et que les idées des objecteurs de croissance ont commencé à infuser dans la société. Mais très franchement, l’espoir, cela dépend des matins. La gratuité, la relocalisation, le ralentissement, les coopératives, ce sont des thèmes qui ont désormais droit de cité dans de nombreux mouvements. Mais il faut faire attention à ce qu'ils ne soient pas récupérés par le système. Le FN reprend parfois l’idée de la relocalisation, sous un angle nationaliste. Nous, c’est le local sans les murs, ce n’est pas le refus de l’autre. Les choses bougent, mais on est sur un chemin de crête.

Comment comptez-vous rallier les citoyens à l’objection de croissance ?
 
Le grand enjeu, c’est de susciter le désir, qui seul peut mettre la société en mouvement. Deleuze disait seul le désir est révolutionnaire. Ce n’est pas en ayant un discours culpabilisateur qu'on y arrivera. Je suis amoureux du bien vivre, et pas du côté du "moins jouir". C’est aussi important que la décroissance. Prenons la question de l’alimentation : trop de milieux écologistes en traitent uniquement en termes de nutriments : on se nourrit comme on remplit sa voiture de carburant, alors qu’il faudrait retrouver la dimension rituelle et symbolique du repas comme moment de partage.
 
Vous critiquez souvent la "décroissance de droite". Qu’est-ce que c’est ?
 
C’est ceux pour qui décroissance signifie austérité. La décroissance, ce n’est pas reproduire le même monde, mais en moins. Les décroissants austéritaires s’opposent à la gratuité, à la réduction du temps de travail. Être objecteur de croissance, ce n’est pas être un dur à jouir, un triste sire, un directeur de conscience. Il y a un désaccord anthropologique majeur, sur notion même d’humain, entre la décroissance austéritaire et la décroissance qui chérit le bien-vivre.
 

Dire que la décroissance rime avec la privation est une idée reçue persistante...
 
Si on laisse croire que la décroissance n’est que privation et renoncement, que demain sera moins bien qu’aujourd’hui, on ne peut pas y arriver. Il faut penser en termes qualitatifs et non quantitatifs, ne plus penser en termes de "plus" ou de "moins". Le grand enjeu n’est pas de conserver ce mode de vie, mais en se serrant la ceinture un peu, beaucoup, passionnément. Il s'agit de changer de mode de vie, par exemple grâce au revenu universel.

Quel type de revenu universel défendez-vous, puisque le but n'est pas d’augmenter le pouvoir d’achat de chacun ?
 
Je suis partisan d’un revenu universel démonétarisé. Il peut compter une partie en monnaie nationale ou en monnaie régionale, mais l'idée est de sortir de la dimension monétaire, pour sortir de la logique de consommation. 

D'où votre voeu d'étendre la sphère de la gratuité...

La gratuité transforme l’usage que nous faisons des choses. Un exemple : les médiathèques gratuites. Quand on instaure la gratuité, cela transforme l’usage. Il y a plus d’usagers, mais le nombre d’ouvrages empruntés diminue. Lorsque c’est payant, les gens en veulent pour leur argent et redeviennent des consommateurs. Quand c’est gratuit, on lit moins, mais mieux. La gratuité n'incite pas au gaspillage, au contraire.

Peut-on être objecteur de croissance sans être technophobe ?
 
Il faut faire la part des choses. Nous ne tournons pas le dos aux technologies, mais nous mettons en garde, car elles ne sont pas la panacée. Ce n’est pas avec des OGM que l’on va endiguer la faim dans le monde. La solution n’est pas dans l’innovation technologique, mais dans la créativité humaine. Mais les objecteurs de croissance n’aspirent pas à un retour à la bougie. Nous ne sommes pas technophobes, mais pas technophiles non plus : il n’y a pas de réflexion systémique de notre part.
 
De plus en plus d'entreprises se donnent une image écolo. Est-ce cela fait partie de ce que vous appelez "capitalisme vert" ?
 
Le "greenwashing" est critiquable, mais en même temps, il est le symptôme de quelque chose de plus sérieux. Des capitaines d’industrie se rendent compte que le modèle économique qui est le nôtre n’est pas universalisable à 7 ou 8 milliards d’humains et qu’il nous conduit dans le mur. Mais ce capitalisme repose sur l’accumulation de richesses. Le problème est donc beaucoup plus profond.
 
Cela rejoint votre critique de la notion de développement durable.
 
Le développement durable, c’est "comment polluer moins pour pouvoir polluer plus longtemps". Il y a aussi le problème de l’effet rebond : avec les progrès en motorisation depuis les années 70, les gadgets énergivores se sont de plus en plus installés dans les voitures, les gens ont acheté une deuxième voiture… Les biens qui sont réalisés dans une perspective de développement durable sont néfastes, parce qu’on reste dans la même logique de consommation.

La postface à la réédition porte sur les potentialités écolo des classes populaires. Pourquoi cet ajout ? 
 
Il existe déjà des formes de vie précapitalistes ou post-capitalistes au sein des milieux populaires. On montre du doigt les "salauds de pauvres" parce qu’ils ont des voitures polluantes, qu’ils mangent de la viande rouge, aiment les écrans plasma… Si tout cela est en partie vrai, cela masque l’essentiel, que nous rapportent les chiffres officiels comme ceux de l’ADEME : les 1% les plus riches ont un mode de vie qui est beaucoup plus polluant que ceux qu’on appelle les gens ordinaires.

C'est donc, selon vous, grâce aux classes populaires qu'une société de décroissance pourrait advenir ? 

Je suis convaincu que les 99%, ceux qui ne sont pas les 1% les plus riches, ne sont pas simplement des riches auxquels il manque simplement de l’argent. Jacques Séguéla disait "Si à 50 ans on n’a toujours pas de Rolex, on a raté sa vie". Moi, j’ai 58 ans, je n'ai toujours pas de montre de luxe, et ce n’est pas d’abord parce que je n’en ai pas les moyens financiers, c’est parce que je n’en n’ai pas le désir. 

Ces gens n’arrivent même plus à imaginer que l’on puisse avoir d’autres envies que les leurs. Je montre dans cette postface que les gens ordinaires ont des manières de sentir, de vivre, d'espérer, de rêver, qui sont différentes et qui font qu'il y a un "déjà là", des réserves dans leurs modes de vie pour un changement de mode de vie et une transition écologique réussie.
 

Paul Ariès, Désobéir et grandir. Vers une société de la décroissance, Ecosociété. Préface de Serge Monceau. Édition augmentée, 2018. 




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