Connectez-vous S'inscrire
We Demain, une revue pour changer d'époque
Récits

People and the Sea : Quand la conservation marine devient source de cohésion

I Publié le 16 Novembre 2016

RÉCIT. Par Anne-Sophie Roux, porteuse du projet Wānanga Trek.


(Crédit : Jerome Taylor)
(Crédit : Jerome Taylor)
De Nouvelle-Zélande au Bhoutan, du Pacifique à l’Himalaya, le Wānanga Trek est un reportage solidaire  mené par Anne-Sophie, étudiante en sciences politiques de 21 ans. Chaque mois, elle raconte ses aventures à We Demain. 

"Notre objectif est de soutenir les communautés, commerces et autres acteurs locaux en identifiant des leviers innovants de gestion des ressources marines, afin d’avoir un impact social positif. Nous croyons à une approche collaborative, inclusive, qui permette un développement riche de sens et une gestion durable de l’environnement marin."

Depuis des générations maintenant, les aires marines protégées sont perçues comme un levier incomparable de conservation des récifs et de la biodiversité sous-marine. Mais dans la plupart des cas, ces projets sont fondés par le haut : soit de manière coercitive, soit sans véritable fondement scientifique ; en tous cas sans conciliation avec les populations locales, et souvent sans réels impacts - ni sociaux, ni environnementaux.

Localisation de la petite ile de Malapascua. (Crédit : DR)
Localisation de la petite ile de Malapascua. (Crédit : DR)
Au cours de mon Trek des innovations sociales et environnementales, je me suis donc arrêtée dans une organisation qui a pensé un modèle alternatif à ces conceptions “top down” : People and the Sea. Sur la petite ile de Malapascua (2,5 km sur 1), dans l’archipel des Visayas, cette organisation revisite le concept de "conservation" des espaces marins en l’organisant par et pour les communautés côtières.

Dévastée par le typhon Yolanda, qui a détruit la plupart des bâtiments autant que des récifs en 2013, l’île de Malapascua est habitée par une communauté de pêcheurs qui, ayant pour la plupart tout perdu il y a trois ans, ont depuis diversifié leurs activités autour du tourisme de la plongée (l’île est le seul endroit au monde ou l’on peut nager aux côtés des requins renards, une espèce très rare).

Un concept d’aire marine protégée “bottom-up”

Après quelques six longues heures de trajet jusqu’à cette minuscule île, nous sommes accueillis par les habituels sourires philippins et celui de Dom, le gérant des expéditions de plongée, qui nous explique le fonctionnement et le concept de People and the Sea dans leur office au bord de l’eau.

Leur modèle part d’un constat simple : les projets d’aires marines protégées ne fonctionnent pas si elles sont coercitives et ne proposent pas d’autres solutions aux locaux. Axelle et Ian, les fondateurs de People and the Sea, ont donc passé plus d’un an maintenant à se concerter aux côtés des pêcheurs de l’île pour déterminer les manières les plus viables de gérer les ressources marines.

Pêcheur sur son bateau. (Crédit : Jerome Taylor)
Pêcheur sur son bateau. (Crédit : Jerome Taylor)
Ce modèle s’inspire d’ailleurs d’une start-up récompensée à de nombreuses reprises pour ses travaux à Madagascar : Blue Ventures  ; dont le slogan, “Beyond conservation”, dit déjà tout de leurs actions. Axelle et Ian se sont donc lancé le pari d’adapter ce modèle aux spécificités de l’île de Malapascua, marquée autant par la précarité que par la disparition d’espèces marines et la pêche à la dynamite.

Le parti pris de People and the Sea est de partir des pêcheurs comme force motrice de la gestion de leurs ressources marines : leurs connaissances sont intégrées dans des bases de données aux côtés des données scientifiques qu’une équipe de plongeurs professionnels récolte régulièrement.

Repenser le volontariat

S’impliquer chez People and the Sea, c’est découvrir une toute nouvelle facette du volontariat. Loin des images malsaines véhiculées par de nombreux médias, le présentant comme un loisir unilatéral d’enfants favorisés a l’égard des moins favorisés, People and the Sea promeut une manière novatrice de s’engager dans les enjeux sociaux et environnementaux.

Un volontaire "PepSea", c’est tout d’abord un plongeur (apprenti ou non), qui veut donner un sens a ses plongées et apprendre la richesse du monde subaquatique et des manières viables de les gérer. Il a des cours tous les jours, sur les coraux, les poissons, les invertébrés et tout ce qui peuple les fonds marins. Il participe aux enquêtes scientifiques en faisant des relevés et recensements des espèces marines, et repart chez lui avec une connaissance élargie et un sentiment concret d’avoir agi en faveur de l’environnement.

Volontaires en pleine enquête scientifique. (Crédit : People and the Sea)
Volontaires en pleine enquête scientifique. (Crédit : People and the Sea)
Mais c’est aussi une passion pour l’humain qui le pousse a parcourir le globe pour s’y investir. Il y rencontre des personnes qui lui apportent bien plus que ce que lui leur apporte, s’investit dans des programmes d’empowerment qui sont gérés par les locaux en personne. Loin d’une hiérarchie, une coopération à statut égal. Loin d’une action unilatérale, un échange a double sens.

Guerrilla Gardening à Malapascua. (Crédit : People and The Sea)
Guerrilla Gardening à Malapascua. (Crédit : People and The Sea)

Limpyo Malapascua : Au-delà de la simple conservation

Or, à la différence d’un organisme qui se limite a la protection des espaces sous marins, People and the Sea consacre une grande partie de ses activités a l’empowerment des communautés locales. Diversifier leurs sources de revenus pour réduire leur dépendance à l’égard de la pêche, développer l’entreprenariat, en bref : ouvrir de nouvelles voies de développement pour les encourager a gérer de façon durable les espaces marins.

Un programme de "homestay" est par exemple développé par l’organisation, qui permet d’héberger les volontaires et de doubler, voire tripler, les revenus mensuels des familles. Un fond en faisant partie permet aussi d’améliorer leurs maisons, les rendant moins vulnérables aux typhons.

Guerrilla Gardening

Enfants de l’école au cours d’une sortie plongée avec People and the Sea. (Crédit : Jerome Taylor)
Enfants de l’école au cours d’une sortie plongée avec People and the Sea. (Crédit : Jerome Taylor)
Le "guerrilla gardening" est un concept revisité par People and the Sea : depuis Yolanda, l’ile est extrêmement concernée par le problème des déchets, notamment plastiques. Si les Philippines sont le deuxième plus grand producteur de plastique au monde - tout se vend sous forme de petits sachets - on peut appréhender l’ampleur de l’enjeu depuis que le typhon a ramené des tonnes de déchets sur les terres et les côtes.

L’équipe de plongeurs et volontaires se joint donc aux locaux toutes les semaines pour transformer des dépotoirs en jardins collaboratifs ; les fruits des récoltes allant bien entendu aux voisins ou commerces du quartier. Tout le monde trouve un compte a s’y impliquer, et amplifie l’effort de nettoyage de l’île.

Enfants de l'école sur un bateau. (Crédit : Jerome Taylor)
Enfants de l'école sur un bateau. (Crédit : Jerome Taylor)
Enfin le programme de People and the Sea se consacre également énormément à la sensibilisation des plus jeunes : les acteurs du changement de demain ! Ils organisent toutes les semaines des cours a l’école primaire sur la biodiversité marine, les emmènent plonger tous les samedis, mettent en place des nettoyages de plages avec eux, etc.

Une semaine après notre arrivée, un groupe d’enfants d’environ 7 ou 8 ans se sont montrés a à l’office un dimanche et ont demandé des sacs."Pourquoi faire ?", a demandé Axelle un peu surprise. "Pour nettoyer la plage !" ont répondu les enfants enjoués. Puis ils ont passé l’après-midi à trier les déchets trouvés sur la côte. Cette initiative spontanée de la part des plus jeunes donne beaucoup d’espoir et de motivation a l’équipe, et démontre la force de changement pouvant venir des nouvelles générations.

Anne-Sophie Roux.


Si vous souhaitez en savoir plus sur les projets, les initiatives et les personnes qui font vivre les communautés rencontrées par Anne Sophie Roux, rendez-vous sur le blog Wanangatrek.com.


À (RE)LIRE AUSSI : Le premier récit d'Anne-Sophie Roux : "Nos démocraties en panne d'idéaux devraient s'inspirer de la solidarité des Philippins"




WEDEMAIN.FR SUR VOTRE MOBILE