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Philippe Jaenada : "Vivre confiné pendant un an m'a permis de devenir écrivain"

Par I Publié le 25 Mars 2020

En 1989, l’écrivain Philippe Jaenada a passé, par choix, un an seul dans son appartement, sans contact avec l'extérieur. Il revient sur cette expérience qui a changé sa vie et livre ses conseils à We Demain.


Philippe Jaenada. (Crédit : Astrid di Crollalanza)
Philippe Jaenada. (Crédit : Astrid di Crollalanza)
Depuis plus d’une semaine, les Français subissent le confinement. Mais, parfois, s’extraire de la société est un choix. Ce fut celui de Philippe Jaenada, écrivain et auteur de La Serpe qui, lorsqu’il avait 25 ans, est resté enfermé pendant un an dans son appartement, sans contact avec le monde extérieur. Une expérience qui l'a "sauvé", et lui a permis de se mettre à l'écriture. 
    
  • We Demain : Pourquoi avez-vous décidé de vous isoler pendant un an ? 
  
Philippe Jaenada : 
J’avais 24 ans et je n’allais pas bien du tout. Comme une sorte de deuxième crise d’adolescence. Au début, c’était pour rigoler, je faisais des expériences. Par exemple, je suis resté une semaine sans manger en buvant uniquement du café, j’ai passé 7 nuits de suite sans dormir…
 
À l’automne, j’ai vu une femme à la télé, Véronique Le Guen, qui avait fait l’expérience de vivre isolée dans une grotte, pendant trois mois, sans téléphone ni montre, avec des électrodes sur elle pour analyser ses rythmes de vie. N'étant plus réglée sur la lumière du jour, elle dormait 20 heures de suite et veillait 40 ou 50 heures sans s’en rendre compte. Elle mangeait toutes les 10 ou 12h… Je me suis dit que j’allais faire pareil et tenter une expérience d’enfermement. 
 
  • Quelles étaient "les règles" de votre confinement ? 
  
J'ai fait cela dans mon appartement parisien, plus commode quand même qu'une grotte. J’avais prévu de commencer le 1er janvier 1989 et de sortir le 31 décembre. Avant cela, j'ai prévenu mes proches et je me suis débarrassé de tout ce qui me rattachait au monde extérieur : télé, téléphone, radio, chaine hifi...
 
Juste en bas de chez-moi, j’avais un tabac et un petit supermarché, les deux seuls commerces dont j’avais besoin. Avant de commencer, je suis allé voir le vendeur du tabac, que je connaissais, pour lui dire que je passerai une fois par jour pour un paquet, mais que je ne lui adresserai pas la parole. Je n’ai pas pu le faire pour le supermarché, donc ils ont dû me prendre pour un mal-poli, mais bon… Je descendais maximum 5 minutes par jour. 

Ca ressemblait donc assez ce que beaucoup de gens vivent aujourd'hui. Si ce n’est que là, il n’y a personne dans les rues, alors qu’à mon époque la vie continuait. 
 
  • Comment avez-vous tenu pendant un an ? 
 
Au début, c’était facile, j’avais l’impression d’être une sorte de héros, de faire un truc incroyable. Mais au bout d’un mois et demi environ, ce qui va peut-être correspondre à notre période de confinement maintenant, ça devenait très difficile. 
 
Au printemps, je n’en pouvais plus. C’est là que je me suis mis à écrire. À la fois pour m’occuper et pour combler l’absence de contact et de communication avec d’autres gens. Alors, j’écrivais mes propres histoires, comme les enfants qui ont des amis imaginaires. 
 
  • Donc, c’est cette expérience de confinement qui vous a mené à l’écriture ? 
   
Oui, mais je pense que si j’avais eu une guitare, je serais devenu Jimi Hendrix ! 
 
J’écrivais environ 2h par jour, jusqu'à ma sortie. Là, sans même que je ne le sache, un ami a fait publier une de mes nouvelles au sein de l’Autre Journal, dans lequel il travaillait à l’époque.
 
En sortant, et pendant trois ans, je n’ai plus vraiment écrit. Alors j’ai loué une maison en Normandie pour trois mois, où je suis allé, seul, et là j’ai écrit 700 pages en 3 mois. C’était mon premier roman, Le Chameau Sauvage. Pour les livres suivant, j’ai fait pareil. Depuis que j’ai un enfant, je m’isole dans mon bureau. Pour moi, il y a un lien indéniable entre l’enfermement, l’isolement, et l’écriture.
 
  • Et comment s’est passée la fin de votre expérience ? 
  
À partir de juillet/août, c’est devenu beaucoup plus facile. C’est un peu comme une montagne, une fois qu’on a passé le pic il ne reste plus qu’à descendre. Tous les jours je me disais "vivement le 31 décembre". 
 
Et, en fait, le 31 décembre est arrivé, et j’étais un peu tendu à l’idée de ressortir. Par peur, je repoussais tous les jours… Je suis finalement sorti le 17 janvier. J’avais l’impression de ne plus savoir parler, d’être recouvert de mousse ou de champignons comme un vieil objet abandonné dans une forêt...
   
  • Qu’avez-vous tiré de cette expérience ? 
  
Sur le coup, je ne me suis pas rendu compte de grand chose, à part que j’étais devenu un ours. 
 
Mais cette expérience m’a sauvé. Je n’étais plus fou du tout. Quand j’en suis ressorti, j’étais vraiment serein et fort. Ca m’a apporté une sorte de détachement, depuis je me sens tout le temps à une légère distance du monde, des problèmes. Je suis complètement serein. 

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  • Donc le confinement actuel ne vous fait pas peur ? 
   
Depuis, je ne sors vraiment pas beaucoup. J’ai rencontré ma femme, on a eu un enfant. Mais, je pense que ce confinement est plus facile pour nous que pour d’autres parce qu’on vit dans une sorte de bulle. On est bien entrainés, on a l’impression d’avoir la même vie que d’habitude. 
 
  • Avez-vous un conseil à donner à nos lecteurs, qui eux ne sont pas forcément habitués à cette expérience du confinement ? 
   
Ils peuvent en profiter pour lire. La Fnac a par exemple mis 500 livres gratuits  sur sa plateforme, avec une majorité de classiques. Pour ma part, j'ai fait une sélection de livres courts dans cette liste de 500 ouvrages :   
Et pour ceux qui veulent aller plus loin, il y a aussi À la recherche du temps perdu  de Proust, qui a changé ma vie, ou aussi l’Odyssée  d’Homère et toute l’œuvre de Dostoievski.

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