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Philippe Madec, l'architecte breton qui appelle à "la frugalité heureuse"

Par Alice Pouyat I Publié le 17 Février 2018

Lauréat d'un "Nobel de l’architecture durable", le Breton Philippe Madec tire la sonnette d’alarme. Devant l'urgence écologique, il lance avec deux collègues un manifeste pour développer la construction éco-responsable et stopper la monoculure du béton. Rencontre avec un architecte de la "frugalité heureuse".


Philippe Madec construit depuis trente ans des bâtiments éco-responsables.(Crédit : Pierre-Yves Brunaud)
Philippe Madec construit depuis trente ans des bâtiments éco-responsables.(Crédit : Pierre-Yves Brunaud)
C’est une petite maison de pierre et d’ardoise, une ancienne écurie qui se fond modestement dans le paysage breton. Il en montre des photos, les yeux brillants. "C’est tout ?", se demande-t-on à première vue. Un peu de folie, de la démesure, des lignes défiant le ciel, voilà ce que l'on pourrait attendre d’un architecte de renom. Rien de tel chez Philippe Madec.

La maison de famille qu’il vient de rénover est en revanche autonome en énergie. Elle n'a que matériaux locaux et naturels. Une porte en épicéa sert de table à manger. Et la lumière perce de partout. "La terrasse est orientée sud-ouest, un régal pour l’apéritif", sourit-il de sa voix calme. Philippe Madec est un architecte de "la frugalité heureuse". Une frugalité qu’il applique dans son travail depuis trente ans et qu'il appelle aujourd'hui à généraliser via un manifeste lancé fin janvier avec sa consoeur Dominique Gauzin-Müller et l’ingénieur Alain Bornarel.
 

L'ancienne écurie transformée en maison zéro énergie (Crédit : Pierre-Yves Brunaud)
L'ancienne écurie transformée en maison zéro énergie (Crédit : Pierre-Yves Brunaud)
"Les signaux d’alarme écologiques sont partout. Or, depuis la crise financière de 2008, l’environnement n’est plus une priorité des autorités. L’architecture, en particulier, est la grande absente des débats - alors qu'elle produit son lot d'émissions et de déchets", estime Philippe Madec. éIl faut arrêter de s'extasier devant des édifices en béton et PVC comme au XXe siècle", ajoute l'homme aux airs de vieux loup de mer, ferme mais toujours d'une voix posée.

Ce qu’il demande, plus précisément : qu’on encourage la rénovation plutôt que le neuf, les constructions bioclimatiques "trop freinées par la législation", les low tech, l’utilisation de matériaux éco-responsables...

Amoco Cadiz

Un besoin ancien, presque charnel, cette frugalité chez l’architecte. Fils d’oestriculteur, Philippe Madec a grandi dans les Abers du Finistère nord, fjords bercés en continu par l’océan. "En Bretagne, la nature marque profondément les gens, leur façon de vivre, elle se rappelle à nous deux fois par jour, avec les marées."

Adolescent, la fragilité de cette nature et la nécessité de la préserver le submerge quand une pollution arrivée avec des huitres du Japon anéantit les bancs familiaux. Puis c’est l’Amoco Cadiz, en 1978, qui s’échoue à Portsall, juste à côté de chez lui. Un grand père meunier, et sourcier, qui produit déjà sa propre électricité, se penche aussi sur son berceau.
"Il m’a transmis son savoir, je ressens les ondes telluriques dans mes mains", assure-t-il dans un souffle.

Comment concilier la protection de cette nature qui l’habite et son intérêt pour l’architecture ? A l’université, à la fin des années 1970, le jeune homme se passionne pour l’abstraction mais personne ne lui explique comment construire de façon durable. Résultat : "Je suis sorti de l’école les bras ballants."  Pendant sept ans, il reste même muet, incapable de dessiner. Il lui faudra partir aux Etats-Unis, où il enseigne le paysagisme, pour continuer à se nourrir et, finalement, pour trouver sa voie. A l'université de Columbia, il rencontre l’historien Kenneth Frampton, qui l’initie au "régionalisme critique". Derrière ce nom savant se cache une idée assez simple : l’architecture doit chercher à s’adapter de façon innovante aux paysages et aux cultures locales. Une révélation, et bientôt la matrice de son travail.

Viavino, le pole oenotouristique écolo créé par Philippe Madec (Crédit : Pierre-Yves Brunaud)
Viavino, le pole oenotouristique écolo créé par Philippe Madec (Crédit : Pierre-Yves Brunaud)

Une architecture "bienveillante"

Depuis lors, 1989 précisément, le Breton construit sans relâche des édifices qu’il veut "sans heurt, appropriés aux lieux". A Saint-Christol, petite localité du Languedoc, on lui demande d’édifier une "cathédrale grandiloquente", dédiée au vin. Il refuse. A la place, il propose sept petits bâtiments en bois, aux formes inspirées des granges locales, et à énergie positive, faisant du nouveau pôle oenotouristique un champion écologique. Dans ses projets, Philippe Madec cultive aussi la co-construction, il consulte les habitants avant de prendre son crayon. Il vient par exemple de rénover des logements sociaux à Bordeaux. Sa méthode : à la fête des voisins, il a proposé de leur rendre visite pour discuter de leurs attentes. Aussi, quand le projet a été présenté, les habitants ont accompagné l’architecte à la mairie pour le soutenir. Certes, cette médiation prend plus de temps « mais elle remplace la ligne avocats sur nos budgets. »

Enseignant, poète et écrivain à ses heures libres, Philippe Madec se fait l’avocat d’une architecture "bienveillante" envers ceux qu'elle abrite, "consolation" face aux désordres du monde et aux caprices du ciel, établissant une relation intime entre hommes et habitat.
"En allant plus loin, on peut dire que la question des matériaux est une affaire de paix. Sans la monoculture du béton, Lafarge ne négocierait pas avec Daech en Syrie, par exemple."

L'Aria, une salle de spectacle éco-responsable,  près de Toulouse (Crédit : Pierre-Yves Brunaud)
L'Aria, une salle de spectacle éco-responsable, près de Toulouse (Crédit : Pierre-Yves Brunaud)

Assises des la frugalité heureuse

Considéré à ses débuts comme un hippie, le poète-architecte est aujourd’hui respecté, et même multiprimé. Il a notamment été expert pour le Grenelle de l’environnement et lauréat en 2012 du prestigieux Global Award for Sustainable Architecture, le "Nobel" de l’architecture durable. S’il admet que les choses évoluent, il appelle à accélérer le rythme, et vite.

Le manifeste qu'il vient de lancer a déjà été signé par 2000 personnes, en France, en Italie, au Maroc, au Canada, en Nouvelle Calédonie... par des personnalités, comme Cyril Dion, des architectes de renom, comme Lucien Kroll ou Alberto Magnaghi, mais aussi par de simples citoyens, restaurateurs, agriculteurs…

Un écho citoyen qui l’encourage, avec ses deux collègues, à organiser des "Assises de la frugalité heureuse", en 2018 dans le bassin minier, pour continuer d’alimenter cette réflexion. Et un livre pour montrer au grand public que l’architecture durable, si elle ne correspond pas forcément aux canons de beauté d’hier, comme sa chaumière familiale, peut faire briller les yeux.

L'intérieur de la maison bretonne que l'architecte a rénové pour ses enfants, tout en bois et lumière. (Crédit : Pierre-Yves Brunaud)
L'intérieur de la maison bretonne que l'architecte a rénové pour ses enfants, tout en bois et lumière. (Crédit : Pierre-Yves Brunaud)





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