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Pourquoi Antoine Griezmann est fan de l'Uruguay ? Pas que pour le foot...

Par Claire de Chambure

I Publié le 5 Juillet 2018

L'attaquant des Bleus, Antoine Griezmann, est fan de l'Uruguay pour son football, mais pas que... Une nature préservée, une société laïque, égalitaire... Le pays le moins peuplé et le plus démocratique d'Amérique Latine met l'accent sur l'éducation et sur les énergies renouvelables, dont il est devenu l'un des leaders du continent.


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Article paru dans We Demain n°15  en septembre 2016.

Le moins peuplé et le plus heureux des pays d’Amérique latine. Les 3 500 000 habitants de l’Uruguay (90 % descendent d’immigrés européens, 10 % d’esclaves) sont quantité négligeable, comparés à leurs voisins des géants brésilien et argentin. Mais ce qui lui manque en quantité, l’Uruguay l’a  acquis, ô combien, en qualité. Rapide et synoptique retour en arrière. Son histoire commence en 1516, avec l’arrivée du navigateur et explorateur espagnol Juan Díaz de Solís, chargé de trouver un passage vers les Indes. L’envoyé de Madrid appellera « Mer douce » le futur Río de la Plata. Douce, sa mort ne le sera point. Il sera tué et sans doute dévoré par les Charrúas, l’un des peuples de la région.

Les colons qui s’installèrent sur les côtes, sans trop s’en éloigner, apportèrent avec eux quelques chevaux, quelques vaches et… un unique taureau. Cela suffit pour qu’un siècle et demi après leur introduction, ces rares bovins soient devenus un immense troupeau de vingt-cinq millions de têtes. « Pays de la viande rouge, pays où l’on ne mange pas de veau », écrivait Jules Supervielle, l’un des trois grands poètes français, avec Lautréamont et Jules Laforgue, qui naquirent à Montevideo. Pas étonnant que les Uruguayens soient devenus littéralement carnassiers. Peuple d’éleveurs et de gauchos dont l’essentiel du petit-déjeuner est constitué d’un churrasco saignant.
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Culture progressiste

« Ici, personne n’est meilleur qu’un autre. » L’auteur de cette citation datant du XIXe siècle est depuis longtemps oublié. Mais sa formule est restée, encore reprise aujourd’hui par les Uruguayens qui veulent exprimer l’esprit démocratique de leur pays, souvent appelé (mais c’est un peu réducteur !) « la Suisse d’Amérique du Sud ». Non seulement l’Uruguay est l’État perçu comme le moins corrompu de la région selon le classement de l’ONG Transparency International, mais il en est aussi le plus démocratique d’après le cabinet d’études The Economist Intelligence Unit, qui le considère même comme l’un des vingt pays « totalement démocratiques » du monde.

« Au mot nation, nous préférons celui de république » confi e un historien. Si l’on excepte la sinistre parenthèse de la dictature militaire des années 1970 et du début des années 1980, la culture progressiste uruguayenne est une vieille histoire. Il y a un siècle, dès la fin de la Première Guerre mondiale, le président José Batlle y Ordónez avait commencé à créer une société égalitaire unique sur le continent. Anticlérical, féministe, il avait même imposé des avancées sociales alors impensables dans le reste du monde. Ainsi de cette loi de 1913 permettant le divorce à la seule demande de la femme. À titre de comparaison, le Chili a légalisé le divorce en... 2004.

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L’héritage de ce chef d’État exceptionnel est encore vivant dans les rapports avec la religion. Dans cette réponse que font souvent les citoyens quand on leur demande ce qui distingue l’Uruguay du reste de l’Amérique latine : « notre laïcité ». En connaissez-vous, des pays de tradition chrétienne où Noël porte le nom officiel de Jour de la famille, la semaine de Pâques celui de Semaine du tourisme et où le 8 décembre, célébré partout comme la fête de l’Immaculée conception de la Vierge Marie, est « baptisé » Jour de la plage ? Grâce en soit rendue à la Constitution de 1919 et à une loi de cette année qui renforce, si besoin était, la séparation de l’Eglise et de l’État.

Un ordinateur par enfant

Au pouvoir depuis une dizaine d’années, la gauche a redonné de l’éclat à cette image de pays laïque et d’avantgarde aussi bien dans le domaine sociétal qu’environnemental. Investi en 2005, Tabaré Vázquez, premier président de gauche, avait immédiatement mis en oeuvre une politique d’inclusion sociale et d’égalité face à l’éducation. Depuis 2007, le plan Ceibal visant à équiper chaque enfant d’un ordinateur, développé par un ingénieur du MIT, a démontré son efficacité : 300 000 portables en plastique vert pouvant être rechargés à l’aide d’une manivelle ou par le soleil ont été distribués. Et ce sont les enfants qui font découvrir les nouvelles technologies à leurs parents. Le taux d’alphabétisation de la population (98 %) est en outre le plus élevé d’Amérique du Sud.

Personnage plus original, José « Pepe » Mujica, qui a succédé à Vázquez et exercé la présidence de 2010 à 2015, est un ancien révolutionnaire du mouvement des Tupamaros. Refusant d’aller vivre au palais présidentiel, il est resté dans sa ferme, ne conservant de sa rémunération que l’équivalent du salaire moyen uruguayen. Il a surtout, en 2012 et 2013, fait adopter des lois autorisant l’avortement et le mariage homosexuel et légalisant le cannabis. Lequel a désormais son salon ! Pendant trois jours, en décembre, les cultivateurs viennent y présenter leur production et leurs dernières innovations. En présence de quelque 150 journalistes internationaux, conférences et tables rondes se succèdent sur les usages thérapeutiques ou industriels du cannabis.

 

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Depuis l’an dernier, Tabaré Vázquez est de nouveau au pouvoir. Médecin de formation, il a fait interdire le sel sur les tables des restaurants afin de protéger la tension artérielle de ses concitoyens ! L’Uruguay n’est décidément pas un pays comme les autres. Et dans tous les domaines. Société ? De 40 % en 2004, le taux de pauvreté est aujourd’hui tombé à 12 % de la population. Énergie ? Ne disposant d’aucune réserve prouvée de pétrole et de gaz, le pays est devenu en moins de dix ans un leader continental des énergies renouvelables. L’an dernier, ses éoliennes – rachetées d’occasion à l’Espagne –, ses centrales hydrauliques et à biomasse lui ont permis de produire 95 % de son électricité.

Laboratoire permanent de l’utopie, l’Uruguay doit cette situation enviée à une sorte de contrat social tacite pour régler les différends. Les gens y préfèrent le bulletin de vote aux grandes manifestations. Une démocratie sereine.
    
Article paru dans We Demain n°15  (septembre, octobre, novembre 2016)












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