Politique

Pourquoi la loi anti-fake news de Macron ne va rien changer (ou si peu)

Par Livia Garrigue I Publié le 8 Janvier 2018

Le projet de loi annoncé par Emmanuel Macron suscite perplexité et objections. Que peut-elle changer ? We Demain a posé la question à un avocat, un historien et un juriste.


(Crédit : Shutterstock)
(Crédit : Shutterstock)
 
"François Fillon a rendu l'argent et travaille durement avec Pénélope dans une usine de rillettes de la Sarthe pour subvenir aux besoins de la famille."
"Johnny Hallyday a été aperçu sur une île avec Elvis et Michel Jackson."

Le 4 janvier, ce type de boutades a inondé le réseau social Twitter, accompagnées du hashtag "InventeDesFakeNews". Un accueil ironique réservé à l’annonce d’Emmanuel Macron de légiférer pour lutter contre les fausses nouvelles en temps d'élections. Une période particulièrement sensible en matière de diffusion d'informations. En témoigne l'élection présidentielle américaine de 2016, parasitée par la diffusion, via Facebook, de fake news en provenance de Russie.
 
Au-delà de l’humour, la réaction des twittos est significative : en faisant pulluler les fausses nouvelles, ils ont souhaité montrer le caractère incontrôlable du mensonge 2.0. La loi est-elle un outil adéquat pour empêcher leur propagation ?
 
"Les fake news ont toujours existé, répond d'emblée Patrick Eveno, historien des médias. C’est une vue de l’esprit de vouloir les éradiquer."

La loi punit déjà les "fausses nouvelles"

Précisément parce que les fausses nouvelles ne sont pas un phénomène nouveau, la loi contient déjà des dispositions pour les affronter. La loi de 1881 sur la liberté de la presse punit d’une amende de 45 000 euros "la publication, la diffusion ou la reproduction, par quelque moyen que ce soit, de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé la paix publique, ou aura été susceptible de la troubler".
 
Mais comment détecter que les nouvelles diffusées sont délibérément fausses ? Patrick Eveno pointe ce problème : "Il est très difficile de prouver qu’une fausse information a été postée dans l’intention de nuire." Cet écueil explique que la loi de 1881 soit si peu appliquée.

En 25 ans d'expérience, Christophe Bigot, avocat spécialiste en droit de la presse, n'a été sollicité qu'une seule fois sur une affaire de fausse nouvelle. Pour l’avocat, une nouvelle loi "aura une application anecdotique".

Au juge de trancher entre le vrai et le faux

À l'inverse, même si le projet de loi du président n’a pas été détaillé, certains journalistes s'inquiètent : la surenchère juridique va-t-elle donner trop de pouvoir à l'État et faciliter la censure ?

Pour l'avocat Christophe Bigot, cette appréhension n’est pas justifiée : "Départager le vrai du faux, c'est précisément le travail d'un juge, comme dans les cas de diffamation."
 
Problème : il n'est pas toujours aisé de différencier une fausse nouvelle et une simple opinion erronée. Si risque il y a, il se situe dans cette zone grise, note l’avocat :
 
"Si un juge fait de la loi une application extensive en l'affectant à des interprétations et à des contenus subjectifs, alors elle peut devenir dangereuse."

Mark Zuckerberg (Crédit : Shutterstock)
Mark Zuckerberg (Crédit : Shutterstock)

Mark Zuckerberg veut "réparer" Facebook

Pour lutter contre la propagation de fausses nouvelles, la marge de manœuvre du législateur reste en tout cas inférieure à celle des réseaux sociaux eux-mêmes, qui se retrouvent aujourd'hui dans l'obligation d'agir.

Mark Zuckerberg, patron de Facebook, en a d'ailleurs fait son "défi personnel" pour l'année 2018. Dans un long texte mis en ligne le 4 janvier, à mi-chemin entre le mea culpa et la bonne résolution, il annonce vouloir "réparer" Facebook et corriger ses défauts.

Le même Facebook, mais aussi Google, ont déjà pris quelques initiatives pour réduire la circulation des fausses informations, rappelle Patrick Eveno. Facebook rémunère par exemple des médias (comme Le Monde et Libération) pour vérifier les contenus diffusés sur son réseau social.
 
"Google retravaille ses algorithmes pour faire descendre dans le ranking [classement] les sites complotistes. Récemment, Facebook a notamment fermé les pages d'Alain Soral, même s'il ne peut pas les interdire."

"Les gens sont enfermés dans les réseaux sociaux"

Le problème est toutefois lié au fonctionnement intrinsèque des réseaux sociaux, souligne un communiqué de la Quadrature du Net, association de défense des droits et libertés des citoyens sur Internet : 
 
"C'est le modèle économique des grands réseaux sociaux qui, de lui-même, favorise la propagation (gratuite) d'informations qui distordent le débat public".

Le texte souligne que les plateformes favorisent les contenus "attrape-clics" qui attirent le regard de l'internaute et facilitent le ciblage publicitaire. Pour Arthur Messaud, juriste et membre de la Quadrature du Net, il faut attaquer ce problème à la source.
 
"Ce que nous ne voulons pas, ajoute-t-il, c'est que les gens restent enfermés dans ces plateformesqui sont hégémoniques."

En proposant aux lecteurs des informations ciblées, censées les intéresser, les réseaux sociaux créent des "bulles" qui favorisent leur isolement intellectuel.

79 % des Français croient à une théorie du complot

Des bulles qui peuvent les conforter dans des croyances infondées. 79% des Français croient au moins à une théorie du complot, selon un sondage de l’IFOP pour la Fondation Jean-Jaurès et l’observatoire Conspiracy Watch paru lundi 8 janvier dans le Monde. Quelle est la part de responsabilité des réseaux sociaux dans cette désinformation ? Pour Patrick Eveno, elle est à nuancer :
 
"Lorsque j'étais prof dans les années 1980, bien avant les réseaux sociaux, les élèves croyaient déjà à toute une série de thèses complotistes, raconte-t-il. Jusqu'au XVIIème siècle, il était interdit de contester que la terre avait été créée en -4400 avant J-C. Les fake news, c'est l'une des grandes failles de l'humanité."

Si ces fausses nouvelles ont toujours existé, le défi de demain sera d'aiguiser l'esprit critique des citoyens, via l'éducation aux médias numériques. Cette loi est un "effet d'annonce", conclut l'avocat Christophe Bigot "mais elle nous rappelle combien nous devons être vigilants".
 








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