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Savissivik, le cimetière des icebergs et Minik, le petit Inuit

I Publié le 3 Novembre 2016

RÉCIT. Par Jean-Paul Curtay, nutrithérapeute et auteur.


Les glaciers qui fondent, un phénomène qui s’amplifie avec le réchauffement. (Crédit : Jean-Paul Curtay)
Les glaciers qui fondent, un phénomène qui s’amplifie avec le réchauffement. (Crédit : Jean-Paul Curtay)
De l'Islande à la péninsule antarctique, Jean-Paul Curtay est parti en "croisière-expédition" autour des nouvelles routes maritimes rendues possibles suite à la fonte des glaces. Chaque semaine, il la raconte à We Demain.    

Passage à Akudleq, dans la baie d’Uummannaq plus au nord, près de l’endroit où Alfred Wegener a été emporté par le froid, pour contempler des collines de sédiments oranges, colorés par des bactéries marines qui ont métabolisé du soufre sur les fonds marins.

Ces sédiments se retrouvent sur terre suite à la remontée du Groenland sous l’effet de l’allègement du poids des glaciers qui fondent, un phénomène qui s’amplifie avec le réchauffement. À côté d’eux, une forêt naine de saules – dont le saule herbacé, le plus petit arbre du monde - et de bouleaux, dont les troncs miniatures rampent sur le sol, ne dépasse pas les 2 à 3 cm de hauteur.

Une fois arrivés au sommet nous pouvons contempler la baie, le navire et les icebergs. Et quelle n’est pas notre surprise de découvrir que le plus gros d’entre eux, en forme de trois-mâts, a pivoté de 90° et s’est déplacé en une heure de 400 m ! Le lendemain matin, arrivée au site le plus au nord du périple, Savissivik, à 76° de latitude nord et promenade en zodiac à travers le "cimetière des icebergs".

Une accumulation d'icebergs hypnotique

La baie ne faisant que 40 m de profondeur, piège une grande quantité d’icebergs qui au lieu de poursuivre leur vie nomade tout autour de la mer de Baffin, s’échouent et terminent là leur existence lentement en sédentaires.

Le ciel est couvert, il pleut et le froid pince les doigts, mais le spectacle de cette accumulation d’icebergs est hypnotique : un petite "gondole", un gigantesque crâne percé de deux orbites bleutées, un plateau où sont posées, comme les pièces d’un jeu inconnu, des obélisques, une arche constituée de morceaux prêts à se désagréger, un escargot titanesque, un menhir…

La créativité spontanée des glaces défie celle de tout sculpteur humain ! De retour sur le navire, Cécile Manet, l’historienne, raconte la venue dans la région de l’explorateur Robert Peary, qui lors de sa 3ème expédition entre 1893 et 1895 partie des États-Unis, entend parler de roches mystérieuses, considérées comme très importantes par les Inuits. Ceux-ci ne veulent pas révéler leur emplacement.

La créativité spontanée des glaces défie celle de tout sculpteur humain ! (Crédit : Jean-Paul Curtay)
La créativité spontanée des glaces défie celle de tout sculpteur humain ! (Crédit : Jean-Paul Curtay)

Les grands espaces blancs

​En soudoyant l’un des leurs, il découvre trois énormes météorites. Il arrive à en voler deux, mais pas la troisième, la plus grosse. C’est seulement lors de sa 5ème expédition en 1897 qu’il parvient à ramener cette météorite de 40 tonnes au Musée d’Histoire Naturelle de New York. Mais elle n’arrive pas seule. Il s’est mis dans la tête de convaincre six Inuits, quatre adultes, un adolescent, et un enfant, Minik, de faire le voyage en leur faisant miroiter un pays où le soleil brille l’hiver, en leur promettant une maison, etc…

En fait ils sont tous entassés dans une pièce sombre et humide du sous-sol du Muséum pour être exhibés. Quelques mois plus tard Qiluk, le père de Minik meurt d’une infection. Minik réclame un enterrement traditionnel pour son père afin que son âme puisse rejoindre les grands espaces blancs… On le fait assister à un enterrement.

Mais son corps est remplacé par une bûche et exposé dans une vitrine du Muséum. Les trois autres adultes meurent dans la foulée. L’adolescent réussit à se faire ramener au Groenland. Minik, lui, est adopté et passe une enfance plutôt confortable jusqu’au jour où, à l’âge de 17 ans, il visite le Musée et se retrouve face à face avec son père dans une vitrine.

Les "criminels scientifiques"

Des collines de sédiments oranges, colorés par des bactéries marines... (Crédit : Jean-Paul Curtay)
Des collines de sédiments oranges, colorés par des bactéries marines... (Crédit : Jean-Paul Curtay)
Choqué, il écrit à Peary pour lui demander comment il vivrait de retrouver son père, les yeux vides, dans une vitrine au Groenland. Il dénonce les "criminels scientifiques" qui l’ont trompé et souhaite "partir avant qu’on [lui] arrache le cerveau pour le mettre dans un bocal". Il arrive à retourner en 1909 au Groenland où il décrit aux Inuits l’Amérique comme un pays "au climat chaud, mais au cœur froid".

Mais impossible de s’adapter, car il ne parle plus la langue et ne sait pas chasser. Minik revient aux USA et s’installe comme bucheron au New Hampshire où il meurt à 31 ans de la grippe espagnole. Une association finit par réussir à ramener les ossements au Groenland 97 ans plus tard.

Mais le parcours douteux de Robert Peary, tenaillé par l’envie d’être le premier à atteindre le pôle Nord, ne s’arrête pas là. Bien que le Congrès des États-Unis l’ait proclamé vainqueur du pôle Nord, l’analyse des historiens révèle que son journal de route prétend à des progressions complètement irréalistes de 70 km par jour et que les relevés quotidiens manquent pour la fin de son expédition.

Les derniers jours d’avril 1909 où il est censé avoir atteint le pôle, les pages du journal ont été remplacées par des feuilles volantes. Les chercheurs concluent en 1996 qu’il aurait approché le pôle au mieux de 30 à 40 km. Quant à nous, depuis Ilulissat, plus de réseau téléphonique, plus d’Internet. Nous sommes sortis des zones couvertes par les satellites pour au moins 2 semaines…

Jean-Paul Curtay. 

Pour en savoir plus : 
Kenn Harper, Minik, l’esquimau déraciné, Terre Humaine/Plon.
 

Portrait de Jean Paul Curtay. (Crédit : Bernard Plossu)
Portrait de Jean Paul Curtay. (Crédit : Bernard Plossu)
Jean-Paul Curtay, a commencé par être écrivain et peintre, au sein du Mouvement Lettriste, un mouvement d’avant-garde qui a pris la suite de Dada et du surréalisme, avant de faire des études de médecine, de passer sept années aux États-Unis pour y faire connaître le Lettrisme par des conférences et des expositions, tout en réalisant une synthèse d’information sur une nouvelle discipline médicale, la nutrithérapie, qu’il a introduite en France, puis dans une dizaine de pays à partir des années 1980. 

Il est l’auteur de nombreux livres, dont Okinawa, un programme global pour mieux vivre, le rédacteur de www.lanutritherapie.fr, et continue à peindre et à voyager afin de faire l’expérience du monde sous ses aspects les plus divers.





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