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Stéphanie Gibaud, l’insoutenable solitude du lanceur d’alerte

[SAISON 1 : Les affirmé.e.s]

I Publié le 20 Mars 2018

Dix ans après avoir révélé les pratiques d'évasion fiscale de la banque suisse UBS, son ex-employeur, Stéphanie Gibaud n’a jamais retrouvé d’emploi, vit des minimas sociaux et a dû vendre son appartement pour survivre.


Stéphanie Gibaud est une lanceuse d'alerte française connue pour avoir dénoncé les pratiques de son employeur, la banque UBS (Crédit : Boris Vorgeack)
Stéphanie Gibaud est une lanceuse d'alerte française connue pour avoir dénoncé les pratiques de son employeur, la banque UBS (Crédit : Boris Vorgeack)
Sait-on, au moment de désobéir, ce qui pousse à le faire ?  Un jour de juin 2008, la direction de la banque UBS France, l’employeur de Stéphanie Gibaud, lui demande d’effacer de son disque dur tous les fichiers contenant le nom de ses clients et de leur chargé d'affaires. Elle ne le fait pas. «Je n’ai pas compris ce que l’on me demandait.  Mais il y avait quelque chose d’anormal dans cette demande, insistante et orale, de détruire mon outil de travail. J’ai réagi de manière très instinctive, quasi animale», se souvient dix ans plus tard celle dont l’acte de résistance est à l’origine de l’ «affaire UBS », l’un des plus grands scandales d’évasion fiscale en France.

Stéphanie Gibaud avait alors 40 ans. Responsable des relations publiques d’UBS France, elle était chargée d’organiser des événements sportifs, artistiques et mondains à l'attention de très riches clients. Cadre dynamique, très bien notée, elle passait sa vie dans les avions, les hôtels, ne comptait pas ses heures car elle adorait son métier.

Lorsqu’on la presse de détruire ses fichiers, elle cherche à comprendre, pose des questions à ses collègues et découvre grâce à eux que la banque organise illégalement l’évasion fiscale de nombreux Français fortunés vers la Suisse. « Ils m’avaient trompée, s’étaient servis de moi, m’avaient mise en danger et en contradiction avec mes valeurs.  Je devais réagir. »

Stéphanie Gibaud transmet alors aux autorités judiciaires les fameux fichiers et devient un témoin-clé dans « l’affaire UBS ». À ses yeux, elle ne fait que son  devoir de citoyenne. Mais dès lors, commence l’enfer : la direction de la banque la harcèle, lui reproche tout ce qu’elle fait, supprime le poste de son assistante, la placardise. Durant quatre ans, elle résiste et gagne même devant le tribunal des  prud'hommes en 2010. Pour ne pas sombrer, succomber à la dépression et à l’épuisement, elle doit  mobiliser sa « colonne vertébrale, ses valeurs, son éducation ».
« J’ai été élevée dans le culte du travail, de l’altruisme, habituée à ne pas penser à moi… Mon père était ingénieur des mines, ma mère élue d’une mairie communiste, mon grand père élu aussi, ma grand-mère institutrice. »

Stéphanie Gibaud a payé au prix fort sa désobéissance. «  Aujourd’hui, il ne me reste plus rien : plus de travail, plus de salaire, plus de maison. Je vis avec les minima sociaux. »  Depuis son licenciement par UBS en 2012, elle n’a jamais retrouvé d’emploi. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, d’avoir envoyé de multiples CV. Malgré une expérience professionnelle diversifiée en France comme à l’étranger, des atouts indéniables comme sa capacité à manier sept langues, elle n’a jamais reçu de réponse. 
« Une fois qu’on est étiqueté lanceur d’alerte, on fait peur. De loin on nous héroïse, et cela permet aux autres de se dédouaner, de courber l’échine. Mais notre réalité, c’est la solitude, l’abandon. »

En 2015, elle a pourtant gagné le procès intenté contré UBS pour harcèlement moral. Stéphanie Gibaud se sent « trahie » par tout ce en quoi elle croyait : l’entreprise d’abord, qu’elle respectait tant, elle qui se décrit à droite, du côté de ceux qui entreprennent, créent de la richesse ; le travail bien fait et la solidarité ensuite  – « Je croyais  que j’allais être soutenue par mes collègues car j’étais élue du personnel, très bien notée » ;  la justice – « Mais c’est moi qui me suis retrouvée en position d’accusée en 2010 lorsqu’UBS a porté plainte pour diffamation ! » ; la politique – « Je n’ai trouvé qu’un soutien, celui de  Nicolas Dupont-Aignan » ; l’État et l’Union européenne enfin  – « Les banques sont bien plus puissantes qu’eux ! »
 

Dans son dernier livre La traque des lanceurs d’alerte, elle raconte la vie bouleversée de ces héros devenus parias et dont la vie est un enfer. Comme la sienne. « L’un des mes fils a dû suivre une thérapie durant quatre ans et faute d’un domicile fixe, je ne peux plus vivre avec mes enfants. Ma mère, elle, a fait un AVC le jour où j’ai dû quitter mon appartement à Paris faute d’argent. Je n’ai plus de vie. »  
 

Pourtant, sous le désespoir qui l’étreint, sous le désabusement on sent toujours la flamme de cette femme à l’énergie démesurée, à la personnalité affirmée. Malgré l’épuisement physique, malgré l’angoisse du lendemain qui la  ronge affleure encore ce moral de battante, qu’elle a forgée, adolescente, dans la pratique intensive du sport : natation, danse classique, athlétisme… Elle rêve d’être réhabilitée, « réintégrée dans sa dignité, dans une vie sociale et professionnelle ». « J’ai été ma meilleure ennemie, constate-t-elle. Mais on ne peut pas regretter d’être soi-même, je suis en paix avec moi-même. »

Elli Luveri




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