Débats, opinions

TV Debout, Radio Debout... quand le mouvement citoyen devient son propre média

Tribune

I Publié le 21 Avril 2016

TRIBUNE. Par Clara-Doïna Schmelck, rédactrice en chef adjointe "d'Intégrales".


Concert place de la République, mercredi 20 avril au soir, à Paris (Crédit : natulamusic/Instagram)
Concert place de la République, mercredi 20 avril au soir, à Paris (Crédit : natulamusic/Instagram)
Clara-Doïna Schmelck est rédactrice en chef adjointe de magazine en ligne "Intégrales", un pure-player d'investigation. Elle y analyse comment le mouvement Nuit Debout est en train de se constituer en média propre. Une situation inédite.

Tandis que les médias tentent toujours de comprendre ce qui tient debout ce mouvement immobile qui paraît dans les villes à chaque coucher de soleil depuis deux semaines avant de se dissiper une fois le jour levé, Nuit Debout se constitue en média propre. Une situation inédite. "El Khomri, c’est qui ?".

Accroupi contre la nuit qui tombe, Adrien semble surpris par la question. A ma vue, Ahmed, son camarade de terminale dans un grand lycée parisien, lui donne un coup de coude. L’étincelle se produit : "Ah oui ! la meuf de la Loi travail !". Alors, le garçon laisse échapper une mélopée saturée de noms propres, d’intrigues qui se passent dans ce champ de ronces qu’est "le monde du travail", entité fabriquée de toutes pièces par "le pouvoir".

"Hollande, Valls et Macron", "Les patrons", tout cela n’est qu’une succession de renoncements, de trahisons et de pleutrerie. Le texte de loi est simplement le symptôme d’un affaiblissement des droits des salariés précipité par les financiers de la planète et validé par les élus de la nation.

(Crédit : Nuit debout Morlaix)
(Crédit : Nuit debout Morlaix)
La relation qu’entretiennent les participants de Nuit Debout dans leur globalité au fait politique est révélatrice d’une crise des organisations politiques basées sur le principe de bien commun (la commune, les chambres de députés, les ministères…). Ils ont l’impression que l’on gouverne sans eux, qu’ils sont de plus en plus exclus des processus de décision et du partage des richesses qui en découlent.

Avec Nuit Debout, cette marge grossit au point d’occuper le centre. Vers quel avenir de la République ? En attendant l’avenir, la place de la République veut enfin parler et plus seulement pleurer. L’architecte d’un des lieux populaires les plus symboliques du pays a bâti le carrefour à la façon d’une agora.

Place du souvenir après les attentats de janvier et de novembre, place à la politique par terre le printemps venu. Il aura fallu l’annonce d’un projet de loi controversé pour que cette jeunesse qui s’est construite la face devant les flammes raides des bougies d’hommages rêve enfin d’un feu de joie. Et, à défaut de brandir le flambeau de l’humanité, elle se contentera avec lucidité des braises d’un barbecue installé à même le sol.

Assimilé au mouvement espagnol des Indignés ou à Occupy Wall Street aux États-Unis, Nuit Debout semble pourtant moins politisé que ses aînés ; ce à quoi on peut objecter que l’on n’a pas d’idées avant d’avoir l’occasion d’en former en commun. Le processus prend du temps.

"La question n’est pas de savoir ce que ça va changer, mais ce que ça va pouvoir préserver", explique Ahmed d’un ton docte, en comptant sur ses doigts le nombres de nuits qu’il a passé à refaire le monde. Il craint que l’état d’urgence n’empêche à tout jamais les gens de manifester, de se défendre contre des "lois injustes", voire tout simplement de se rassembler de manière spontanée pour discuter, "parce que Twitter, ça va un temps".

Pour Amandine, 26 ans, en licence d’histoire, et dont c’est la septième Nuit Debout, ces soirées d’un genre nouveau représentent surtout l’occasion de faire la fête gratuitement sans avoir à se plier aux très stricts codes sociaux de la nuit (dress code, style spécifique à chaque communauté de jeunes, standing professionnel) : "On peut rencontrer des gens de tous horizons sans se prendre la tête, jardiner, peindre, picoler ! Se lâcher !".

(Crédit : Nuit debout)
(Crédit : Nuit debout)
Traverse un chien. Suit un policier silencieux. Puis, un garçon accoutré d’une chemise chic avec un arrosoir sans eau. Un CRS renverse de la soupe, un autre se lance dans l’explication d’un passage du fameux texte de Max Weber sur la question du monopole de la violence légitime détenu par l’État. Les échauffourées trouvent une issue poétique dans un "Arrêtez de nous arrêter !".

Dans un communiqué, la Préfecture de police félicite les organisateurs de Nuit debout à Paris pour avoir "pris acte de ses demandes et mis en œuvre les dispositions nécessaires" afin d’éviter des manifestations sauvages. Où est-on ?

À mi-chemin entre la manifestation et l’événement, le soulèvement populaire et la kermesse de fin d’année, ni complètement mouvement, – et encore moins parti, Nuit Debout a bien un nom mais une myriade de logos différents, un site dédié mais plusieurs comptes aux lignes éditoriales différentes sur les réseaux sociaux, signe qu’il se refuse à être une marque. 

Et, parmi cette agglomération de jeunes, certes fragilisés sur le marché de l’emploi mais privilégiés, urbains, il y a les participants de la première heure, des militants d’extrême gauche, d’autres du issus du parti LR qui espèrent siphonner le mandat de François Hollande, d’autres encore qui gardent un oeil distant du fait qu’ils entretiennent un rapport plus constructif au travail, par exemple en s’engageant dans des start-up sociales et solidaires.

Sur la place de la République, ils ne se fréquentent pas toujours, mais ne se désolidarisent pas les uns des autres. Nuit Debout parle aux jeunes, mais semble ignorer qu’il existe une pléthore de jeunesses fragmentées, étrangères les unes aux autres. À Paris comme ailleurs en France, les jeunes de centres-villes, la plupart du temps étudiants ou étudiants en devenir, ne se mélangent qu’exceptionnellement aux jeunes "de banlieue", et aux jeunes issus des zones péri-urbaines, qui, eux, connaissent pour la plupart bien plus tôt les réalités de la vie active.


Il existe aussi une jeunesse flottante dont le droit à la citoyenneté n’est même pas assuré, adolescents réfugiés ou Roms, et qui reste, en temps que telle, totalement absente des échanges de Nuit Debout. Le "Nous" politique n’est pas encore constitué.

Revendiquant n’avoir nulle revendication, selon le mot de l’économiste et philosophe Frédéric Lordon, un des initiateurs parisiens de Nuit Debout, le mouvement s’offrait volontiers à une couverture obscure de la part des médias. C’est pourquoi il a été si difficile pour la presse de suivre la première semaine de Nuit Debout.

Cependant, le mouvement formé dans la foulée du geste contestataire des YouTubeurs d’#OnVautMieuxQueCa contre la "Loi Travail" se constituait comme média original.

 
"Peu après les premiers flux Periscope de Rémy Buisine, qui ont réuni jusqu’à 81 000 personnes en simultané, Radio Debout est née dans la nuit du 6 avril. Depuis, elle émet chaque jour de 18h à minuit, quand le courant le permet. Le 7 avril, c’est TV Debout qui s’installe et commence à diffuser, sur YouTube", contextualise Mathias Virili dans un reportage de l’Atelier des Médias de RFI.

(Crédit : Tv Debout)
(Crédit : Tv Debout)
​"TVdebout est un nouveau media, un mix entre la télé et le livestream vivant grâce à Twitter et Facebook, et via Vine, Instagram et le petit nouveau, Periscope", détaille Alexandre, cofondateur de TVdebout. On le voit : grâce aux réseaux sociaux, je suis à moi-même mon propre média, puisque un compte Twitter me permet de mettre en place ma propre télé. Cela favorise la liberté d’expression et la parole directe.

Plus besoin de m’adresser à la presse pour m’exprimer sur les causes que je cherche à défendre, plus besoin de laisser quelqu’un parler à ma place. Alors pourquoi les médias d’information sont-ils régulièrement convoqués par Nuit Debout ? Simplement pour donner un coup d’amplificateur au mouvement.

Les participants le répètent depuis plus d’une semaine dans ces mêmes termes : "Les médias doivent commencer à se rendre compte qu’il se passe quelque chose à Nuit Debout". Il est remarquable d’observer un télescopage des usages des médias : Nuit Debout crée un compte Twitter dédié à "Tv debout", un dispositif local pour filmer les débats en direct, cela pour attirer en nombre les téléspectateurs de ce canal, en vue d’interpeller in fine la presse, les journaux, les chaînes de télévision nationales.


C’est là où l’on se demande si une telle relation aux médias n’a pas aussi un côté inquiétant. La vocation essentielle des médias semble intentionnellement court-circuitée par certains membres de Nuit Debout : on coupe au Monde, à BFMTV…leur légitimité de se constituer comme force tierce qui, prenant ses distances, va décrire le processus événementiel selon un angle, une sensibilité, voire des jugements de valeur explicites, – et ce faisant avoir une influence sur les opinions au sujet de Nuit Debout, pour ne plus autoriser ces journaux et ces chaînes qu’à enregistrer la viralité du phénomène. Une idée ambiguë du rôle de la presse.

Comme chaque matin avant le lever du jour, la place de la République est propre ; remise en état par la Commission Accueil et Sérénité interne à Nuit Debout, mais aussi par le personnel de la Mairie de Paris — des personnes qui ont, pour la plupart, commencé à travailler dès le plus jeune âge, et qui seraient bien trop fatiguées pour se coucher à 3 heures du matin toutes les nuits.

Peu d’entre elles sans doute participeront aux nuits enjouées. Chaque soir, les stands de bric et de broc reparaissent avec la multitude. "On veut détruire le travail !", clame un jeune, tout en bâtissant une bibliothèque. Ce soir, la tension monte. L’épreuve de la parole contradictoire se fait de plus en plus difficile. Un académicien soudainement épris de joutes verbales sera chassé de la place, en représailles, me dit-on, de l’éviction de "Nuit Deboutistes" du plateau de l’émission On n’est pas couchés.

Avait-il quelque-chose à faire ici ? La place fermente comme lait laissé au soleil. On est arrivé au point où Nuit Debout se met à ne presque plus parler que de Nuit Debout. Le mouvement s’auto-référencie au risque de devenir une création destructrice. À moins de devenir un média qui s’aventure au delà des enceintes rassurantes des centres-villes.


Clara-Doïna Schmelck













Newsletter : recevez chaque semaine
une sélection de nos meilleurs articles


    Aucun événement à cette date.

wedemain.fr sur votre mobile