Tech-Sciences

Tests ADN et éthique : quels risques à prédire son avenir ?

Par Séverine Mermilliod I Publié le 29 Juin 2018

Aux USA, le marché des tests ADN "récréatifs" représente plusieurs milliards de dollars. Encore interdits en France, l’accessibilité croissante de ces prélèvements qui proposent aussi des résultats médicaux pose de nombreuses questions éthiques. Alors, faut-il vraiment tout savoir sur son génome ?


En France, les tests ADN 'récréatifs' sont interdits. / image Shutterstock
En France, les tests ADN 'récréatifs' sont interdits. / image Shutterstock
Connaître ses origines ethniques, savoir quel vin nous convient le mieux, mais aussi prévoir des maladies et le taux de chance de les contracter... La recherche sur les tests ADN se popularise et tout ou presque devient possible : des entreprises proposent depuis quelques années, à bas coût, des examens à visée "récréative" à commander en ligne.

Aux Etats-Unis, selon Le Monde, 12 millions de personnes y ont eu recours en 2017. Le marché y est par ailleurs estimé à 25 milliards de dollars par an à l’horizon 2021. Un business florissant à l’étranger mais qui est pour le moment interdit en France, où les lois bioéthiques régissent étroitement le recours aux tests génétiques.

Une patiente attend un prélèvement ADN / Image Shutterstock
Une patiente attend un prélèvement ADN / Image Shutterstock

3750 euros d'amende

"Il existe un encadrement très strict en France en matière de sécurité des données génétiques", développe Gérard Haas, avocat et spécialiste des nouvelles technologies. "Ces pratiques sont encadrées par le Code civil et le code de la santé publique : ces examens ne peuvent être réalisés qu’à des fins médicales ou de recherche scientifique, et le patient doit normalement donner son consentement".

Si d’avenir des personnes décidaient de faire réaliser ou de réaliser eux-mêmes des tests ADN hors de ce strict contexte, elles s’exposeraient à une amende de 3750 euros prévue par le Code pénal. Des représailles qui ne semblent pourtant pas rebuter les Français. Il suffit de jeter un coup d’œil au forum ‘généalogie génétique’ du site Geneanet pour s’en apercevoir : ils sont déjà nombreux à passer par des entreprises basées à l’étranger pour effectuer ces tests directement en ligne. Des tests dits "récréatifs" mais qui proposent parfois, en complément, des informations médicales sur ses prédispositions à telle ou telle maladie.

/ image Shutterstock
/ image Shutterstock

Business is business ?

D’un point de vue éthique, c’est justement la hantise de certains médecins. "Il y a un manque de transparence de ces compagnies, assure le docteur Sophie Julia, généticienne au CHU de Toulouse. On ne sait pas quelles séquences d’ADN sont analysées, ni quels sont les logiciels utilisés. Une enquête gouvernementale a été faite aux Etats-Unis : pour l’analyse de l’ADN d’une même personne, envoyée à différentes compagnies, il y a eu des résultats contradictoires !"

De quoi remettre en question la valeur prédictive de ces tests, et interroger sur l'information donnée au patient. Que faire en effet face à des résultats qui nous annoncent une forte probabilité de contracter telle maladie ?
"Les gens vont recevoir des résultats faussement rassurants ou au contraire faussement inquiétants, car le seul facteur génétique ne suffit pas pour les interpréter", détaille Sophie Julia.
La compagnie 23andMe, par exemple, a été autorisée par la FDA à vendre un test pour analyser les variantes du gène BRCA 1 et 2 dont certaines sont connues pour causer le cancer du sein. Or, il existe plus d’un millier de mutations de ce gène.

"Et les patients n'auront pas d'accompagnement médical pour leur expliquer ces résultats", ajoute-t-elle. Un problème également pointé par le professeur Pascal Pujol, généticien au CHU de Montpellier et président de la SFMPP (société française de médecine prédictive et personnalisée) : "Dans certaines situations, le bénéfice médical est nul, confirme-t-il. C’est bien beau d’avoir un risque de schizophrénie ou d’Alzheimer : mais que fait-on avec ça ? D'autres facteurs entrent en compte, il n’y a pas de valeur à ces résultats."

Le Dr Sophie Julia évoque donc, par opposition au "droit de savoir" du patient, qui a permis aux entreprises privées de tests génétiques de s’implanter aux USA, le "droit de ne pas savoir", c'est-à-dire de ne pas recevoir une information sensible sans accompagnement médical.

En terme d'éthique médicale, la question du contrôle qualité de ces tests en ligne reste aussi entière : "Nous ne connaissons pas les médecins qui font ces tests, ni le pays dans lequel ils sont localisés, rappelle la généticienne. Rien ne correspond aux accréditations européennes, que ce soient les tests ou les diplômes des médecins qui vont les analyser".

Les récents Etats généraux de la bioéthique (menés en prévision du projet de révision des lois de bioéthique du gouvernement, dont la présentation est prévue à l’automne), ont évoqué la libéralisation des tests génétiques ; mais il est peu probable, aux yeux de Gérard Haas, que de fortes évolutions soient à prévoir concernant ceux  à visée récréative.
"C’est une grande question éthique, et la tendance ne semble pas être à l’autorisation, pointe l'avocat. Ce n’est pas parce qu’il y a un marché qu’il y a nécessairement un intérêt à changer les règles éthiques."

Autoriser des dépistages pour certains gènes

Le professeur Pascal Pujol est plus mesuré concernant la situation en France, qu’il considère paradoxale : les tests ADN en ligne ne sont pas autorisés, mais même ceux à visée médicale ne sont pas réalisables sans ordonnance. Or, selon lui, "aujourd’hui, en France, pour faire une analyse du gène BRCA, il faut trois antécédents familiaux de cancer du sein. Mais une femme sur deux qui est porteuse d’une mutation de ce gène ne rentre pas dans ce schéma. Donc non seulement nous ne prescrivons pas les tests chez ces personnes, mais en plus la loi leur refuse la possibilité de faire un test de leur propre chef. Ce qui peut avoir des conséquences médicales très importantes."

Pour lui, ces tests pourraient permettre la meilleure prise en charge de certaines maladies, notamment pour certains gènes prédisposant à des maladies dites "actionnables", c’est-à-dire contre lesquelles il est possible de mettre en place une stratégie de prévention et de dépistage.

Solution structure of the BRCA1 /By Lijealso [Public domain or Public domain], via Wikimedia Commons
Solution structure of the BRCA1 /By Lijealso [Public domain or Public domain], via Wikimedia Commons
Ce qui est le cas pour BRCA :
"Aujourd’hui, quand vous avez une mutation sur BRCA1 ou BRCA2, si on ne fait rien vous mourez dans 30% des cas d’un cancer du sein ou d’un cancer de l’ovaire. Si on peut détecter en amont et mettre en place de la prévention et des dépistages, moins de 1 femme sur 10 décèdera. Comment refuser à une personne le droit de savoir si elle est prédisposée, alors qu’on pourrait lui sauver la vie ?  Je ne dis pas qu’il faut le faire à tout le monde : mais aujourd’hui, c’est hors la loi !"

Un avis tempéré par celui du Dr Sophie Julia : "Est-ce une bonne chose de faire tous les ans une échographie, une mammographie - qui sont des examens lourds car une mammographie est irradiante - à femme qui aurait un risque de 3 ou 4 pourcent ? On n’a pas les réponses aujourd’hui. Je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire ; mais on n’a pas encore démontré l’utilité médicale."

Vers un changement de la loi ?

Un débat qui divise les médecins, comme celui du dépistage pré-conceptionnel, en faveur duquel se positionne la SFMPP, pour des mutations génétiques entraînant des maladies rares et graves, quand certains y voient une porte ouverte à des dérives géniques. La question sera abordée lors du projet de révision des lois de bioéthique, qui devrait être présenté à l’automne par le gouvernement.

Le docteur Sophie Julia estime par ailleurs que, même si la loi venait à changer concernant le droit d'accès aux tests génétiques, cela n'empêcherait pas le recours aux tests ADN en ligne - hors cadre médical : "Des enquêtes sociologiques menées en France montrent que les personnes qui réalisent ce type d'examens en ligne sont plutôt dans une démarche de santéisme, d'émancipation vis-à-vis du corps médical. Ceux qui viennent en consultation sont des gens malades. Les demandes sont différentes".

"Peut-être que les lignes sont en train de bouger, concède finalement Gérard Haas, avocat et spécialiste des nouvelles technologies. Est-ce que cela ira dans l’intérêt de tous ?"


 








WEDEMAIN.FR SUR VOTRE MOBILE