Société-Économie

Tintin a vraiment existé : il s'appelait Palle Huld et a fait le tour du monde en 1929

Par Guillaume D'Alessandro I Publié le 7 Août 2018

Six mois avant la première apparition du personnage créé par Hergé (né il y a 110 ans), Palle Huld, un jeune garçon roux portant un pantalon de golf rentrait d'un tour du monde l'ayant conduit en Chine, au Japon, chez les Indiens d'Amérique...
Les similitudes entre les deux héros sont troublantes.


Palle Huld. (Crédit : Hergé / Moulinsart 2017).
Palle Huld. (Crédit : Hergé / Moulinsart 2017).


En 2009, à la fin de sa vie, alors âgé de 98 ans, Palle Huld déclarait encore de manière définitive : « Non, je ne le connais pas, d’ailleurs, je n’ai jamais lu de bande dessinée de ma vie ».
Hergé aurait certainement approuvé les dires du vieil homme. Il a toujours affirmé péremptoirement : « Tintin, c’est moi ! » Pourtant, certains soupçons ne peuvent être aussi facilement balayés par les affirmations de ces deux célébrités mondiales. 

Plongeons-nous dans l’année 1928. Le grand journal danois Politiken veut célébrer dignement le centenaire de la naissance de Jules Verne. Il fait appel au petit fils du grand auteur, Jean Jules-Verne pour parrainer un concours qui est aussi un défi : faire le tour du monde, mais en deux fois moins de temps que les 80 jours qu’a pris Philéas Fogg. Des centaines de jeunes danois se mettent à rêver et postulent pour les épreuves éliminatoires. Il faut savoir écrire et parler anglais. Au final, deux jeunes gens, un blond et un rouquin, doivent être départagés par le directeur du grand quotidien.

Tintin et Milou, son chien, dessinés par Hergé.
Tintin et Milou, son chien, dessinés par Hergé.
« Mes cheveux roux, si exotique au Danemark, m’ont aidé » dira-t-il plus tard. Palle Huld a quinze ans. Il est apprenti dans un atelier de mécanique à Copenhague, il a furieusement envie de découvrir le monde, et il présente bien. Pantalon de golf, veston et cravate, les cheveux balayés par une houppette, Palle a l’allure dynamique des sport-men de son temps.

Tous les moyens de transport sont autorisés sauf l’avion. Ses frais sont intégralement pris en charge par le journal et il peut compter sur le soutien du mouvement scout international. Seule contrepartie, Palle Huld doit raconter régulièrement ses exploits aux lecteurs de Politiken. Le premier mars 1928, Palle commence son périple, madame Huld mère est en pleurs, persuadée de ne plus jamais revoir son fils. Sur sa feuille de route figure Paris, Berlin, Londres, Moscou, Pékin, Montréal, Tokyo, Seoul.
 

Tintin et Milou, son chien.
Tintin et Milou, son chien.

DANS LES CALES DU NAVIRE

Mais il passe les premières journées de son voyage enfermé dans la cabine de son paquebot. « Le stewart me fit comprendre, par des flots de geste, de paroles et de grimaces que je ne devais absolument pas m’enfermer à clés. Car si le bateau coulait pendant mon sommeil, personne ne pourrait entrer chez moi pour me réveiller. C’était logique. » Palle Huld commence son exploration du monde par la cale du navire : « Dans un long couloir qui menait d’une cale à une autre, des Chinois avaient installés des échopes où ils vendaient toutes sortes de spécialités. Cuisses de grenouille, morceaux de viande grillée enfilée sur de petits bâtons, noix à moitié pourries, vieux œufs et des bouchées noires et sirupeuses qui étaient considérées comme une grande friandise… Juste au moment où j’allais remonter, j’aperçus un groupe de Chinois qui mangeaient à l’aide de bâtonnets. C’était la première fois que je voyais cela. Il tenaient deux bâtonnets dans la main droite, entre les doigts, puis ils s’en servaient pour serrer le morceau qu’ils voulaient attraper.»

Quand Tintin rencontre les Indiens d'Amérique, ceux-ci se montrent moins hospitaliers qu'ils ne l'ont été (pour de vrai) avec Palle Huld. (Crédit : Hergé / Moulinsart 2017).
Quand Tintin rencontre les Indiens d'Amérique, ceux-ci se montrent moins hospitaliers qu'ils ne l'ont été (pour de vrai) avec Palle Huld. (Crédit : Hergé / Moulinsart 2017).

Palle se fait sévèrement réprimander pour sa visite dans les bas fonds du paquebot « Le premier officier de pont m’expliqua le danger qu’il avait à enfreindre la règle au cas où des maladies contagieuses, peste, cholera ou variole se déclareraient chez les Chinois. Nous risquions en effet que les médecins de contrôle ne retiennent en quarantaine non seulement les chinois mais aussi tous les passagers de première, s’ils apprenaient que l’un d’entre eux avaient été rendre visite aux Chinois.»

Palle Huld débarque au Japon où il se fait présenter aux scouts locaux. Il dort dans la maison où vivent deux Geisha car on sait recevoir les hôtes étrangers au pays du soleil levant. Le voila parcourant les steppes de Sibérie en train. « Nous prenions en général nos repas au wagon-restaurant. Il y avait un plat unique : de la soupe aux choux, dans laquelle flottaient de gros morceaux de viande. Cela avait très bon goût, mais le service n’était pas pour nous mettre en appétit : les serviettes, les assiettes, les verres et les couverts, tout était d’une saleté repoussante. »


Palle court toujours, il aborde l’Amérique. « On m’a dit que les Montagnes Rocheuses sont grandes comme trente fois les montagnes de  Suisse. Quand on les a vues, on ne doute pas que cela soit vrai. ». Sans être essoufflé, le jeune reporter arrive  à Vancouver, où il mange une glace avec des Peaux-Rouges. « Tout de suite je me mis à parler avec eux. Ils m’ont raconté comment on s’y prend pour chasser le bison et ils m’assurèrent qu’ils ne prendraient mon scalp quoiqu’il leur fît grande envie, car les scalps roux sont considérés comme très rare. »

Palle Huld n’a cependant pas le temps de s’attarder : « Dès 6 heures le lendemain matin, le conducteur nègre me réveilla et je m’habillai en hâte. Nous étions toujours dans les montagnes, d’un côté de hauts rochers ; de l’autre un fleuve ou un lac ».
Palle Huld. (Crédit : Hergé / Moulinsart 2017).
Palle Huld. (Crédit : Hergé / Moulinsart 2017).

SUCCÈS PHÉNOMÉNAL

Le retour au Danemark est triomphal. Plus de 20 000 personnes viennent saluer le jeune héros sous les balcons du journal Politiken. Palle a du mal à se frayer un chemin parmi la foule. Son odyssée a fait le tour de l’Europe. Il publie dans la foulée son récit : Le Tour du monde en 44 jours. Le succès du livre est phénoménal et il est bientôt traduit dans une vingtaine de langues. Palle Huld est devenu une star, l’adolescent le plus célèbre du moment. Cela n’échappe pas à un jeune dessinateur qui travaille pour le supplément hebdomadaire destiné à la jeunesse d’un grand journal catholique conservateur. Georges Rémi, qui ne signe pas encore Hergé, réfléchit à un personnage de série pour Le Petit Vingtième. Tintin part aux pays des Soviets moins de 6 mois après le triomphe de Palle Huld, en janvier 1929.

« Halte à l’imposture, hurlent les tintinophobes. Hergé a tout pompé à Palle Huld, même tenue, même coupe de cheveux à la houppette, même allure juvénile et tonique » « C’est bien la preuve du génie de Hergé, clament les tintinolâtres. Il a su agréger avec sa fabuleuse documentation des éléments de réalité et des vrais personnages pour construire une figure universelle. »

Pour mettre tout le monde d’accord, nous affirmons avec certitude une vérité incontestable : Palle Huld ne s’est jamais encombré d’un petit fox-terrier blanc ridicule et francophone dans son voyage autour du monde.
 








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