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We life

Un jour avec les Lulus, les nouveaux concierges de quartier

Par Patrick Cappelli I Publié le 14 Février 2018

Quand un polytechnicien quitte son job pour lancer sa boîte au service de la vie de quartier et des personnes aux parcours accidentés, cela donne "Lulu dans ma rue". Un réseau de kiosques multiservices lancé à Paris et appelé à s'étendre en France.


Ali, concierge du jour, entouré de Denise (assise), Lulu sur son temps libre, et d’Alexandra, membre de l’équipe de direction.(Crédit : Michel Setboun)
Ali, concierge du jour, entouré de Denise (assise), Lulu sur son temps libre, et d’Alexandra, membre de l’équipe de direction.(Crédit : Michel Setboun)
Il est 11 h 30 ce lundi de juin, et le soleil tape déjà fort sur la place Saint-Paul, dans le quartier du Marais à Paris. Ali, le concierge du jour, vient d’ouvrir le kiosque vert siglé « Lulu dans ma rue ». Une conciergerie de quartier ouverte en 2015 et dont l’objectif est de recréer du lien social tout en offrant un complément de revenu à des étudiants, des retraités, des chômeurs désireux de rendre service.

Promener le chien, arroser les plantes, faire le ménage, changer une tringle à rideau, garder les enfants, déménager ou remplir des documents administratifs : on peut tout demander, ou presque, aux 150 Lulus en activité dans Paris.

Des services à prix abordables : de 5 à 20 euros la demi heure, dont la moitié est déductible des impôts grâce au statut de société d’économie sociale et solidaire de l’entreprise qui, elle, se rémunère en prenant une commission de 18 % et s’occupe de toutes les démarches de ses Lulus, qui ont le statut d’auto-entrepreneurs.

Installé derrière le comptoir, Ali est prêt à recevoir jusqu’à 19 heures les clients du quartier. Son ordinateur portable, avec lequel il gère les demandes des clients, est branché ; les livres d’occasion en libre-service sont bien rangés dans leurs boîtes ; la table de bistrot et ses trois chaises sont disponibles pour les clients et les Lulus.

  Un quart d’heure se passe avant que Corentin, un riverain d’une quarantaine d’années, ne fasse son arrivée. Il dépose les clés de son appartement pour son père, qui passera dans une heure. Puis c’est au tour d’Annie, une retraitée qui vient demander un coup de main pour poser un abat-jour.
« Je fais appel à Lulu dès que j’ai un problème. Ça aide bien les gens nuls en bricolage, comme moi. » John, trentenaire élégant, vient, lui, faire un emprunt : « Je dois faire un trou dans un mur pour installer un miroir et je n’ai pas de perceuse ».

« En février, quand j’ai commencé, j’ai gagné 560 euros. Ce mois-ci, je vais toucher 1700 euros. »

Pendant que défilent les habitants du quartier, Denise, assise sur une des chaises au style bistrot, consulte sur son portable l’appli dédiée aux Lulus. Elle y consulte les demandes qui lui sont adressées, avec l’horaire et l’adresse des clients. Denise travaille par intérim comme gestionnaire administrative tout en étant Lulu pendant son temps libre.
« Je fais le ménage – je suis maniaque, le ménage, j’aime ça ! – et je m’occupe aussi des démarches administratives, puisque c’est mon domaine, explique la quinquagénaire. Par exemple, j’ai un client qui est vraiment réfractaire à tout ce qui est paperasse. Il doit changer de médecin, donc il m’a donné son numéro de Sécurité sociale pour que je m’en occupe. »
Vivant seule avec ses deux grandes filles, Denise apprécie les revenus supplémentaires que lui assure Lulu. « En février, quand j’ai commencé, j’ai gagné 560 euros. Ce moisci, je vais toucher 1 700 euros. Mais je travaille le week-end, le soir, pendant mes jours de RTT. Et j’adore ça », s’exclame la Lulu, qui n’hésite pas à rester une demi-heure de plus avec certains de ses clients habituels sans les facturer.

Sylvine, ancienne chef de rang dans la restauration est, elle, passionnée de bricolage. Elle fait aussi un peu de ménage et l’arrosage des plantes, d’autant que la demande est forte en cette période caniculaire. « J’ai souvent affaire à des personnes âgées qui ont envie de parler. Humainement, c’est très riche. Et les retours sont positifs », détaille Sylvine, « fatiguée après des années dans la restauration ».

Réinventer les petits boulots

Ali le confirme, les problèmes sont très rares : « Le taux de satisfaction est de 98 %. Notre service est basé sur la confiance. Les gens font entrer les Lulus dans leur intimité, il faut donc qu’ils soient irréprochables ». François, la cinquantaine, psychologue au chômage, fait aussi les ménages et les visites de courtoisie. « Je gagne un peu moins d’un smic net et, pour l’instant, je ne cherche pas d’autre emploi », confie-t- il, en expliquant apprécier l’échange avec ses clients, souvent des gens seuls.

C’est dans l’esprit d’un polytechnicien qu’a germé Lulu dans ma rue. En 2006, après sa rencontre deux ans plus tôt avec Martin Hirsch, alors président d’Emmaüs France, Charles-Édouard Vincent abandonne son poste de cadre sup chez un développeur de logiciels pour créer Emmaüs Défi, un « laboratoire d’innovation sociale ».

En 2014, il veut « réinventer les petits boulots », persuadé que la société doit « faire une place juste et digne à ces personnes aux parcours de vie accidentés ». Sa société d’économie sociale et solidaire a déjà ouvert quatre kiosques à Paris, sans compter la Lulu mobile, une camionnette Citroën type H customisée qui s’arrête sur les marchés, et envisage de s’étendre à d’autres villes, et, pourquoi pas, à l’étranger. « Les demandes affluent de partout », se réjouit Charles-Édouard Vincent, qui refuse néanmoins de créer une franchise : « Pour que ça marche, il faut que la qualité de service soit au rendez-vous, et ça prend du temps ».
 




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