Tech-Sciences

Un robot peut-il être un artiste ?

Par Cyril Fiévet I Publié le 8 Avril 2018

Après Rodin, Gauguin, Irving Penn… c’est au tour des robots de s’exposer au Grand Palais, à Paris. Une forme d’art qui a déjà conquis les galeries et les grands musées.


« Senseless Drawing Bot », de Kanno & Yamaguchi. Photo © Yohei Yamakami
« Senseless Drawing Bot », de Kanno & Yamaguchi. Photo © Yohei Yamakami
« L’intelligence artificielle est incontestablement un nouveau médium de création au service des artistes. » Pour Jérôme Neutres, directeur de la stratégie et du développement pour la Réunion des musées nationaux-Grand Palais, robots et intelligence artificielle (IA) s’inscrivent dans une continuité logique : « Toute l’histoire de l’art est scandée par l’utilisation de matériaux, de techniques et d’outils les plus variés pour faire de l’art. Les artistes font feu de tout bois et les plus grands d’entre eux se sont emparés de l’IA comme ils s’étaient auparavant emparés de l’appareil photo, de la caméra vidéo ou des néons… ».

De fait, le Grand Palais, à Paris, consacre cette année au sujet une exposition, baptisée Artistes & Robots, présentant plus d’une trentaine d’œuvres, toutes caractérisées par l’utilisation de robots, de machines et de systèmes informatiques disposant « d’une part de liberté ou d’aléatoire ». « Une exposition historique qui présente des œuvres de 1954 à 2018 », résume Jérôme Neutres, également commissaire de l’exposition, insistant sur le fait que « si le sujet est nouveau pour le grand public, il ne l’est pas dans le domaine de l’art ». Et il a déjà gagné le marché de l’art contemporain.

L’acceptation de l’art robotique est bien réelle, partout dans le monde, y compris dans les galeries et grands musées. Mais elle ne manque pas de soulever des interrogations. Où s’arrête le travail de l’artiste, où commence celui de la machine ? À partir de quand un robot cesse-t-il d’être un simple outil programmé pour afficher une réelle autonomie ? Si l’intention a toujours caractérisé le travail de l’artiste humain, peut-il y avoir une « intention artificielle » ? Et, finalement, qu’est-ce que la créativité ?

Ces questions sont particulièrement bien illustrées par les robots peintres et dessinateurs et, de fait, de nombreux artistes et universitaires explorent cette voie. Certaines machines peignent de façon plus ou moins aléatoire, usant de leurs algorithmes pour générer des peintures intrigantes. D’autres réagissent à leur environnement ou tentent de reproduire à leur manière ce qu’elles « voient » de leurs yeux synthétiques. D’autres encore s’intercalent entre la main du peintre et sa toile, introduisant parfois leur propre subjectivité et devenant davantage qu’un simple outil. Au fond, le robot peintre est-il juste un nouveau genre de pinceau pour l’artiste peintre,ou devient-il l’artiste lui-même ?

Les artistes So Kanno et Takahiro Yamaguchi étudient, depuis 2011, le concept de « graffiti mural robotisé », via un principe de balancier et de skateboard motorisé, pour créer des formes chaotiques et aléatoires mais évoquant l’esthétique du graffiti moderne.  Photo © Yohei Yamakami
Les artistes So Kanno et Takahiro Yamaguchi étudient, depuis 2011, le concept de « graffiti mural robotisé », via un principe de balancier et de skateboard motorisé, pour créer des formes chaotiques et aléatoires mais évoquant l’esthétique du graffiti moderne. Photo © Yohei Yamakami

Vertus créatives

Quoi qu’il en soit, beaucoup d’artistes franchissent le pas et semblent tout disposés à admettre au robot des vertus créatives. « La créativité est un phénomène naturel basé sur des règles et des interactions simples, qui peuvent être converties dans le langage et le comportement des machines », estime Leonel Moura, dont les robots dessinateurs seront présentés au Grand Palais. Des mécanismes qui démontrent, selon lui, « l’émergence d’une nouvelle forme d’art ».

L’artiste japonais Hideki Nakazawa, auteur d’un ouvrage de référence sur l’histoire de l’art contemporain au Japon et fondateur d’un groupe de recherche sur l’art et l’IA, va plus loin en publiant, en 2016, un manifeste qui « accepte l’art et l’esthétique qu’une intelligence artificielle pourrait créer indépendamment, par et pour elle-même ». « Nous n’hésitons pas à reconsidérer de façon critique l’art et l’esthétique existants comme produits du cerveau humain. Nous questionnons donc s’il faut penser l’art et l’esthétique comme autant de propriétés uniques aux seuls humains, ou bien comme quelque chose relatif à une activité cérébrale au sens large ou à d’autres formes d’activités intellectuelles similaires. Dans le second cas, cela soulève la possibilité qu’art et esthétique opérés de façon autonome par une intelligence artificielle surpassent ceux des êtres humains », écrit-il.

L’intelligence artificielle fascine et effraie. Objet légitime d’une forte médiatisation, elle interroge sur l’avenir du travail et l’organisation de notre société, remet en cause la notion de responsabilité civile, et trouble les frontières entre déterminisme, volonté et conscience. Elle fait même parfois douter de l’avenir de notre civilisation. En les observant sous l’angle de l’art, ces questionnements ne peuvent que s’enrichir et, peut-être, s’éclairer d’une lumière nouvelle.

Pour Leonel Moura, si « la créativité artificielle est l’inévitable avenir de l’art », elle est aussi indissociable, plus globalement, de l’évolution de l’intelligence artificielle elle-même. « Si des robots peuvent faire de l’art, les humains peuvent envisager une conscience globale basée sur une créativité coopérative et distribuée, sans distinction entre humains, formes de vie et machines », annonce-t-il.

« L’art : dernière frontière entre l’homme et l’intelligence artificielle, ou point de bascule ? », demandent Alexandre Lourié, directeur général du groupe SOS Culture, et Alexis Aulagnier, doctorant en sociologie à Sciences Po, dans le catalogue de l’expo La Belle Vie numérique, à la Fondation EDF (Paris). Rappelant que « l’art est l’ultime expression humaine », ils concluent : « Interroger la création artistique, c’est interroger l’homme. Interroger les créations de l’IA, c’est interroger ce qui nous sépare d’elle, ou ce qui nous en rapproche. »
 

Informations pratiques :
Exposition Artistes & Robots, au Grand Palais (Paris), du 5 avril au 9 juillet 2018.
Dimanche, lundi, jeudi, vendredi, samedi de 10h à 20h. Mercredi de 10h à 22h. Fermé le mardi
Entrée à partir de 10 € en tarif réduit et 14 € en plein tarif

 













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