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J’ai créé ma crypto-monnaie

Le bitcoin, la plus célèbre des cryptomonnaies, vient de battre un nouveau record. Une flamblée qui peut donner des idées… À l’ère des blockchains, n’importe qui – ou presque – peut battre monnaie. États et banques centrales n’ont plus le monopole de la création d’argent ! Mais à quoi cela sert-il au juste ? Notre journaliste en a fait l’expérience.

Le 05/01/2021 par Cyril Fiévet
(Crédit : Dan Tague. Avec l’aimable autorisation de D-TAG et de la Galerie ArtCube)
(Crédit : Dan Tague. Avec l’aimable autorisation de D-TAG et de la Galerie ArtCube)

Cet article est paru dans le numéro 32 de la revue WE DEMAIN, disponible sur notre boutique en ligne.

PETIT CRYPTOLEXIQUE

Blockchain
Technologie de stockage et de transmission d’informations sécurisée, transparente et fonctionnant sans organe central de contrôle (banque, État, etc.).

Token
Actif numérique personnalisé par son auteur, émis et échangeable sur une blockchain, et possédant les caractéristiques d’une cryptomonnaie (infalsifiable, unique, etc.).

Plateforme d’échange
Sites et applis sur lesquels les internautes peuvent acheter et vendre leurs cryptomonnaies et leurs tokens, et suivre l’évolution des cours en temps réel.

Avec plus de 7 000 crypto­monnaies pesant au total 350 milliards de dollars (près de 300 milliards d’euros), Bitcoin et Ethereum en tête, le monde de la finance décentralisée est en pleine effervescence. Dans le même mouvement, les tokens – sortes de jetons numériques adossés à ces cryptomonnaies, mais dotés de leur propre valeur – se multiplient. Et pour cause, chacun peut en théorie lancer le sien ! Autrement dit, n’importe qui peut aujourd’hui émettre sa propre monnaie numérique. Pourquoi pas moi ?

Direction PersonalTokens.io, donc. Le site propose à qui le souhaite de créer un token Ethereum sans rien connaitre aux rouages complexes des blockchains. Première étape, la vérification de mon identité, ce que je fais via mes comptes Facebook et Google. Il me faut aussi associer à mon compte une adresse Ethereum. Pour cela, j’utilise Metamask, un “porte-monnaie” numérique qui prend la forme d’une simple extension pour navigateurs web, indépendante et gratuite. L’outil “signe” mon accès au site… et me voilà paré.

21 millions de $CYRIL

La création de mon token peut débuter. Comment vais-je le baptiser ? Le site ne me laisse pas le choix : par défaut, il s’appellera le “Cyril Fievet token”, mais je peux choisir son “ticker”, un code court qui l’identifiera sur les marchés. Je fais simple : mon token sera le $CYRIL.

Selon un processus automatisé, pas moins de 21 millions de $CYRIL vont être créés, dont 1 % seront conservés par le site et placés dans un pool de liquidité. Vient alors déjà la dernière étape. Celle-ci est en principe gratuite mais, en pratique, il faut s’acquitter de frais de transaction sur le réseau Ethereum. Et puisque ce dernier est engorgé depuis plusieurs semaines, les frais sont élevés : via Metamask, je dois payer environ 50 dollars en ETH, la monnaie Ethereum, pour valider la création de mon token. Habituellement, cela ne coute qu’une poignée de dollars. Quelques minutes plus tard, la transaction est dument validée sur la blockchain.

Mon token, le $CYRIL, est né !

Ce qui vient de se passer est assez ébouriffant. En moins de 10 minutes, sans expertise technique, à moindres frais et en quelques clics, je viens de créer ma propre monnaie, une unité de valeur librement échangeable en toute sécurité sur un réseau mondial. N’importe qui muni d’un porte-monnaie Ethereum peut désormais envoyer ou recevoir des $CYRIL. Détenteur des clés d’une nouvelle monnaie dont je suis l’unique émetteur, je me sens soudain l’âme d’un banquier.

Mon “exploit” est cependant à relativiser. Un “vrai” banquier pourrait facilement me rétorquer que mes $CYRIL ne sont pas une véritable monnaie, mais juste des jetons virtuels circulant sur une blockchain – de simples enregistrements numériques qui ne valent rien. Il faut bien l’admettre, cette monnaie s’apparente davantage à des billets de Monopoly : elle pourrait avoir une valeur d’échange dans un contexte précis ; reste à trouver lequel…

Curieux enthousiasme

Si je veux que cette monnaie ait une quelconque valeur, encore faut-il convaincre les gens de l’utiliser, donc d’en acquérir. C’est là où les choses se compliquent. Rendez-vous sur la plateforme PersonalTokens, qui encourage à effectuer des donations. Je pourrais le faire moi-même sur les réseaux sociaux ou sur mes blogs, mais cela finirait par couter cher en frais de transactions. Là, c’est simple et gratuit.

Je décide d’offrir 100 $CYRIL aux 100 premières personnes intéressées (qui doivent juste être enregistrées pour bénéficier de l’offre). À ma grande surprise, les 10 000 tokens sont éclusés en cinq heures – curieux enthousiasme pour obtenir une petite quantité de quelque chose qui ne vaut absolument rien. Malgré tout, c’est plutôt gratifiant : 100 personnes dans le monde possèdent désormais des $CYRIL !

(Crédit : Dan Tague. Avec l’aimable autorisation de D-TAG et de la Galerie ArtCube)

Capitaliser sur son nom

L’étape d’après est plus corsée. Il me faut permettre à qui le souhaite d’acheter et vendre des $CYRIL ou les convertir en d’autres monnaies. Un petit bureau de change, Kanga, est adossé à PersonalTokens et facilite le processus. Je dois y placer des ordres de ventes et d’achat… mais à quel prix ?

Quelle valeur serais-je moi-même prêt à accorder à mon token, un objet virtuel fraichement surgi du néant numérique ?

Je tâtonne et place des ordres au hasard, dans des gammes de prix très différentes – un millionième de dollar, un millième de dollar, un dollar… Pas si évident, finalement, de s’improviser banquier.

Au passage, le site me rappelle brièvement les principes de ce “marché libre” : “n’importe qui peut acheter ou vendre vos tokens”, “c’est à vous de fournir la liquidité, afin que le token soit toujours disponible à l’achat et à la vente” et, au bout du compte, “c’est le marché qui décidera de la valeur de votre token”. Bref, c’est une nouvelle aventure qui commence.

Ce type de cryptomonnaie personnelle est apparu au milieu des années 2010 aux États-Unis. Le plus souvent, à l’époque, ces devises émanaient de professionnels – artistes, auteurs, consultants – cherchant à valoriser leur temps et capitaliser sur leur nom. “Achetez, vendez et dépensez des EvanCoins pour obtenir mon temps et mon attention”, écrivait par exemple Evan Prodromou, développeur informatique, en lançant sa monnaie en 2017.

L’idée ? Développer sa “marque commerciale individuelle”, mieux fédérer son réseau et ses clients, gagner en indépendance…

En lançant son “Mark Pesce Token” (MPT) en 2018, Mark Pesce, prospectiviste et auteur de plusieurs best-sellers, expliquait : “Avec l’explosion des cryptomonnaies, il est facile d’imaginer un futur proche où il y aura des dizaines, voire des centaines de millions de monnaies dédiées. Toutes les entreprises, quelle que soit leur taille, auront leur propre crypto et demanderont à leurs clients de les utiliser. Et le même principe finira par s’étendre à l’individu – en particulier à ceux qui, comme moi, fournissent des services professionnels.” Initialement, un MPT était proposé à 72 dollars et pouvait être échangé contre 15 minutes du “temps” de l’expert.

(Crédit : Dan Tague. Avec l’aimable autorisation de D-TAG et de la Galerie ArtCube)

Visées spéculatives

L’ambition de démocratiser (et d’automatiser) à l’extrême la création de tokens personnels est plus récente. Outre PersonalTokens, d’autres solutions apparaissent, comme Rally ou Roll, deux applis mobile permettant facilement de lancer son token Ethereum. Ses créateurs défendent le concept d’“argent social”, “une monnaie à votre marque, contrôlée par vous et votre communauté, représentative de la valeur que vous créez sur différentes plateformes”. Dans cette vision, le token personnel ajoute au réseau social la couche financière qui y manquait : bien au-delà du like ou du follower, le token personnel devient une marque d’approbation, d’appréciation et de soutien – y compris financier. 

“Vous m’aimez ? Prouvez-le en utilisant mon token”, en somme. 

La démarche n’est pas exempte de visées spéculatives : en misant sur les tokens d’un étudiant prometteur, d’un artiste encore peu connu ou d’un influenceur qui gagne en popularité, les investisseurs peuvent espérer faire de réelles plus-values. Dans ce cas, la logique est plus celle du marché boursier, élargie aux personnes : j’investis – littéralement – dans des individus plutôt que dans des entreprises. Ici, la notion de “capital humain” prend tout son sens, et le cours d’un token sur les marchés pourrait devenir un nouvel étalon de la réussite professionnelle et sociale d’un individu. 

L’intérêt suscité par les tokens personnels semble en tout cas bien réel, et de multiples scénarios d’usage apparaissent ces derniers mois. 

Aux États-Unis, l’instagrammeuse ­Sugar_boogerz récompense ses 250 000 abonnés Instagram en $TING, son token créé sur Roll, quand ils regardent ses vidéos (un $TING vaut 0,002 dollar à l’heure où j’écris cet article, mais le cours des tokens personnels fluctue considérablement). L’artiste numérique ConnieDigital offre ses tokens $HUE quand on s’abonne à sa newsletter, tout en commercialisant ses œuvres dans la même monnaie. Reuben Bramanathan, conseiller juridique spécialiste des blockchains, offre une heure de consulting en échange d’un token $CNSL, tandis que Julien Bouteloup, ingénieur financier et pilote à ses heures, propose des trajets en avion privé, payables en $JULIEN. 

L’affaire d’un petit cercle

Autre approche, le Français Alex Masmej, 23 ans, a vendu début 2020 son $ALEX pour 20 000 dollars auprès de trente investisseurs initiaux, avec l’idée de former une communauté sociale et financière inédite autour de sa personne. Jusqu’à proposer à ses fans de véritablement participer à sa vie : en juillet 2020, tout détenteur de $ALEX pouvait voter pour décider si Alex devait se mettre au jogging, devenir végane ou se lever tous les jours à 6 heures du matin…

“J’ai une audience de crypto-natifs, qui comprend parfaitement la blockchain”, se réjouit-il.

Il multiplie aujourd’hui les expérimentations en s’appuyant sur son réseau, lançant par exemple des produits financiers dérivés, mixant parfois d’autres tokens au sien. Le succès, tant médiatique que financier, est au rendez-vous, pour le plus grand bonheur de ses fans-investisseurs : le $ALEX jouissait au 1er octobre d’une capitalisation de marché de 242 000 dollars (206 000 euros). “Je paie souvent mes collaborateurs en $ALEX”, confie-t-il, ajoutant que, “d’une certaine manière, $ALEX est une entreprise”.

Mais tout cela reste l’affaire d’un petit cercle. PersonalTokens existe depuis 2018, et je n’étais que la 448e personne à y créer une monnaie personnelle. Quant à l’appli Roll, elle en est encore à sa version beta privée et a pour l’instant servi à créer une quarantaine de tokens. Mais on ne peut s’empêcher de voir là poindre une vraie évolution, à la fois technique, financière et sociale. La finance se décentralise, le principe de monnaie s’élargit à l’infini, et la création de valeur se déplace sur les individus eux-mêmes. 

Au fait, ça y est, quelqu’un a acheté un peu de mon token sur Kanga ! Avec pour effet d’en fixer un cours de marché. Un $CYRIL vaut désormais 0,000109 dollar. C’est un début, non ? 

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