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"Le Black Friday ne profite qu’à Google et Amazon"

Économie. Jean-Jacques Valette le 24/11/2017

Alors que les plateformes de e-commerce multiplient les offres pour le Black Friday, la Camif a décidé de boycotter l'événement en fermant sa boutique en ligne. Rencontre avec Emery Jacquillat, son président iconoclaste et engagé.

We Demain : Fondée en 1947, la Camif a été pendant des décennies une coopérative d’achat réservée aux enseignants avant de faire faillite en 2008. Aujourd’hui, l’entreprise est ouverte à tout le monde et de nouveau bénéficiaire. Et elle se spécialise dans l’aménagement intérieur durable et produit localement. Comment en est on arrivé là ?

Emery Jacquillat : Lorsque j’ai appris la liquidation judiciaire de la Camif en 2008, je me suis demandé "Comment est-ce possible qu’une entreprise avec un tel attachement de ses clients puisse disparaitre ?". Je travaillais déjà dans ce secteur de l’ameublement, pour avoir fondé l’entreprise Matelsom en 1995 lorsque j’avais 23 ans. On était les pionniers de la vente de literie sur Internet. J’ai déménagé avec ma famille à Niort en 2009 et on a tenté de redresser la Camif en se concentrant sur le Made in France. À l’époque, ce n’était pas aussi à la mode que maintenant et on nous prenait pour des fous !
 
Mais depuis 2014, la Camif est de nouveau rentable et notre chiffre d’affaire s’élève désormais à 40 millions d’euros. Nous avons relocalisé à Niort notre centre d’appel et de logistique et nous avons un effet multiplicateur de 14 sur l’emploi local. Sur notre boutique en ligne, on peut désormais filtrer les producteurs par région et même par département. Il est aussi possible de visiter les usines avec des reportages vidéo et de connaître l’origine des matières premières.

Au début, seulement 3 fabricants ont fait le jeu. Quand ils ont vu leurs ventes bondir de 60 %, les autres ont rapidement suivi ! C’est la preuve qu’une entreprise peut utiliser son pouvoir pour changer les choses. Il ne faut plus faire partie du problème mais de la solution.

L’année dernière, les Français ont  dépensé 127 000 euros par minute à l’occasion du Black Friday. Soit 735 millions d’euros en une journée ! Pourquoi avez-vous choisi de fermer le site de la Camif et de vous priver ainsi de revenus conséquents ?
 
Le 13 novembre, 15 000 scientifiques poussaient un cri d’alarme sur l’état de la planète et annonçaient que nous avons seulement trois ans pour changer les choses. Dix jours plus tard, tout le monde ne parle plus que du Black Friday et des "bonnes affaires" que l’on peut réaliser. Cette nouvelle fête de la surconsommation c’est un peu comme le Titanic : tout le monde danse sur le pont alors que le bateau coule !
 
Nous, à la Camif, on a choisi de dire stop à cette consommation futile qui ne profite qu’à Google et Amazon. Le premier gagne beaucoup d’argent en publicité pour finalement envoyer tous les clients vers Amazon, qui va mettre une pression de malade sur les fournisseurs afin de casser les prix. Et ce sont le social et l’environnement qui en sont les premières victimes.

Le 24 novembre, la Camif a choisi de boycotter le Black Friday en fermant son site Internet. (Crédit : Camif.fr)
Le 24 novembre, la Camif a choisi de boycotter le Black Friday en fermant son site Internet. (Crédit : Camif.fr)
Et pour vous cela représente beaucoup de perte ?
 
C’est un acte courageux, car le Black Friday est l’équivalent du premier jour de soldes. C’est un pourcentage non négligeable de notre chiffre d’affaire. Mais on ne peut pas continuer avec un système qui marche sur la tête sinon il n’y aura tout simplement pas d’avenir.
 
Nous avons décidé de fermer notre boutique en ligne et de ne rien vendre. À la place, les internautes peuvent découvrir sur notre site des liens vers des associations qui luttent pour le don, le réemploi et l’inclusion sociale. Et chez qui nos salariés passeront la journée du 24 novembre. Ce sont à Paris Emmaüs Défi et la Maison du Zéro-Déchet, à Angers le réseau Envie qui répare de l’électroménager et à la Rochelle l’association la Matière, qui promeut l’économie circulaire.
 
On a mis aussi en place un site pour que les internautes puissent donner les objets dont ils n’ont plus besoin. Et une carte interactive montrant tous les acteurs de l’économie circulaire en France. L’idée c’est de ne pas simplement boycotter le Black Friday mais de proposer des solutions.

Quel est votre prochain combat ?
 
Aujourd’hui, les acteurs de l’économie durable sont exposés à une concurrence féroce de producteurs étrangers qui ne respectent aucuns critères environnementaux ou sociaux. Alors forcément c’est moins cher, mais en consommant ainsi les Français hypothèquent leur propre avenir et celui de leurs enfants.

Pour changer ça, nous avons lancé en septembre une pétition pour instaurer une TVA responsable. L’idée est de baisser la TVA de 20 à 10 % pour les produits réparables, fabriqués de façon locale et solidaire, avec des matériaux durables ou qui bénéficient de labels écologiques. C’est une façon de combler l’écart de prix mais surtout de donner à ces produits une visibilité pour le consommateur.
 
Nous avons expérimenté sur notre plateforme une réduction de 10 % sur tous les produits répondant à ces critères. Et ça marche ! On espère que Nicolas Hulot intègrera cette TVA responsable dans sa feuille de route sur le développement de l’économie circulaire, qui devrait être dévoilée en mars prochain.



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