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Rémy Nollet : « Son premier cadavre, sa première autopsie, on s’en souvient tous »

Le quotidien d’un gendarme face à la mort, qui le connaît vraiment ? Qui s’est déjà interrogé sur le sujet ? Cette réalité, passée sous silence la plupart du temps, est racontée de l’intérieur par le colonel de gendarmerie Rémy Nollet qui a sorti en cette fin janvier, aux Éditions du Rocher, un récit sur la réalité de ce à quoi sont confrontés les gendarmes. Intitulé Face à la mort, le témoignage inédit d’un gendarme, il y évoque son quotidien et celui de ses équipes.

Les incertitudes et les interrogations lors d’une recherche de personnes disparues, la confrontation à des corps de personnes décédées, la difficulté et la douleur de l’annonce d’une mort aux proches, les dangers physiques et le risque psychologique ou encore le difficile équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle… Rémy Nollet évoque les multiples facettes peu connues de son métier.

WE DEMAIN : qu’est-ce qui vous a décidé à écrire ce livre ?

Rémy Nollet : C’est un projet personnel dans lequel je me suis lancé il y a quelques années, non pour que cela me serve de thérapie mais parce que j’avais envie de témoigner de la confrontation à la mort dans mon métier. J’ai écrit ce livre, un recueil d’événements qui m’ont marqué au cours de ma carrière, en trois ans, à mon rythme. Chaque chapitre évoque une facette différente de notre quotidien face à la mort. Il y a une suite logique dans les récits. Les gens n’en ont pas toujours conscience mais nous sommes très régulièrement confrontés à la mort.

Souvent, on s’imagine que ce sont les scènes les plus violentes qui sont les plus difficiles à appréhender à titre personnel et sont les plus traumatisantes mais c’est souvent l’inverse. C’est la souffrance des proches qui marque le plus. Et les situations où on peut se projeter parce que cela fait écho dans nos vies personnelles. C’est là que cela a le plus d’impact dans nos émotions.

La mort fait partie de votre formation ?

Oui, nous sommes sensibilisés en formation. Encore plus aujourd’hui que par le passé. On s’y prépare tous. Son premier cadavre, sa première autopsie, on s’en souvient tous car c’est un moment marquant et auquel on peut difficilement se préparer. Un autre événement majeur dans une carrière, c’est quand on annonce le décès d’une personne à ses proches. Là, nous avons davantage de conseils, sur l’attitude à adopter, les mots à choisir et ceux à éviter, etc.

Nous avons aussi tout un protocole après les confrontations à la mort. Que ce soit à titre personnel ou en équipe. Car cela peut tout autant toucher les gendarmes présents sur le moment que ceux qui étaient absents et qui peuvent mal le vivre car ils n’ont pas pu aider sur des interventions difficiles. Nous sommes soutenus par des psychologues cliniciens qui nous permettent d’évoquer un moment traumatisant. Il y en a aujourd’hui plus de quarante dans toute la France et le dispositif sera bientôt doublé.

À lire aussi : Guerre en Ukraine : « À Boutcha, notre institut médico-légal a examiné 200 corps civils« 

Parler à un psychologue est quelque chose de commun ?

Ce n’est pas toujours simple car notre métier demande de la robustesse. Donc l’expression des émotions est moins naturelle. Et en groupe, c’est encore plus difficile. Il faut vraiment que l’on travaille sur notre capacité de résilience. Il n’y a pas de honte à avoir des émotions et à les exprimer. Dans ce domaine, on devrait vraiment s’inspirer du PGHM, le Peloton de gendarmerie de haute montagne.

Ils sont confrontés à de tels risques et si régulièrement à des personnes décédées, parfois plusieurs lors d’un même événement, qu’ils sont en avance sur la gestion de cette confrontation à la mort. Cette unité est particulièrement soudée et ils se vouent une confiance absolue donc, pour eux, c’est plus facile et plus spontané de sortir leurs émotions. Leur modèle doit nous inspirer.

Vous arrive-t-il de sentir un trop-plein malgré tout ?

Ce n’est évidemment pas facile de faire face à tout, jour après jour. Que ce soit professionnellement, mais aussi en termes de bienveillance, de compassion et d’empathie. C’est la difficulté du métier. Il faut savoir montrer de l’empathie, notamment lors de l’annonce d’un décès aux proches. Mais plus on fait preuve d’empathie, plus on emmagasine des émotions et plus on est vulnérable. Il le faut mais la condition est d’apprendre à sortir ce trop-plein. Que ce soit avec l’aide de psychologue, d’un débriefing avec son binôme, ou en groupe avec l’aide de l’encadrement.

Qu’ont pensé vos proches quand vous leur avez fait découvrir votre quotidien au travers de vos récits ?

Ma femme a été rassurée car elle connaissait quasiment tous les événements que je relate. C’est aussi la preuve que nos familles sont nos premiers soutiens. D’autres personnes ont découvert tout cela, ou du moins réalisé ce qu’il en était réellement. C’est précieux pour les familles qui n’imaginent pas ce qu’on fait au quotidien. Les gens ne se rendent pas compte. C’est dans ce but que j’ai écrit ce livre.

Face à la mort, Rémy Nollet, Éditions du Rocher, 220 pages, 2023, 18,50€. En savoir plus

Face à la mort, Le témoignage inédit d’un gendarme, par Rémy Nollet.

L’ensemble des droits d’auteur de cet ouvrage seront reversés à l’association Sébio Solidarité Secours en Montagne. Celle-ci soutient et accompagne les gendarmes du secours en montagne et veille à ne jamais oublier les familles des disparus.

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