Fabrice Bonnifet (C3D) : « Les entreprises n’innovent que sous la contrainte »

Quelle grande boîte n’a pas son « ange vert » ? En quelques années, la « responsabilité sociétale des entreprises » – leur aiguillage vers des pratiques plus écologiques et sociales – s’est imposée comme un job à part entière, occupé à 60 % par des femmes. En France, ces sentinelles se réunissent au sein du Collège des directeurs du développement durable (C3D), une association dont les membres s’évertuent à faire muter de l’intérieur 150 entreprises. Beaucoup sont des groupes aux logos bien connus : SNCF, EDF, Carrefour, BNP Paribas… Autant de secteurs ayant leur part de responsabilité dans la faillite écologique et humaine que la crise du Covid-19 éclaire.

Ces entreprises en ont-elles conscience ? Oui, assure Fabrice Bonnifet, président du C3D et directeur du développement durable au sein du groupe Bouygues. Alors pourquoi n’en font-elles pas leur priorité ? En avril, Fabrice Bonnifet a signé sur wedemain. fr une tribune intitulée « Pour que les drames liés à la crise du Covid ne soient pas vains ». Il y dénonce « le mensonge de la croissance verte » et pointe la « nécessaire relocalisation de plusieurs activités stratégiques ». Venant de l’intérieur de groupes cotés en bourse, ces mots radicaux nous ont donné envie d’ouvrir la discussion.

Cet article est paru dans WE DEMAIN n°30, sorti en mai 2020,
toujours disponible sur notre boutique en ligne.

WE DEMAIN : Où en est la prise de conscience dans les grandes entreprises où travaillent les membres du C3D ?

Fabrice Bonnifet : Elle est réelle, mais toutes les entreprises, et c’est un euphémisme, ne mesurent pas encore la profondeur des changements à apporter pour que nous évitions de prendre le mur qui désormais est bien visible. Tout le monde est pour une transition « écolonomique », mais contre les changements qu’elle induit. Cela crée une terrible dissonance cognitive qui commence à rendre fous certains dirigeants parmi les plus lucides ou les moins cyniques.

Les États veulent continuer de voir croître leur PIB « quoi qu’il en coûte » pour le climat, les entreprises ne veulent rien sacrifier à leur rentabilité, les gens veulent continuer à voyager en avion… L’excuse numéro un des partisans de l’inaction est la fameuse distorsion de concurrence internationale. Il y a pourtant deux remèdes à cela : c’est l’innovation frugale et la régulation. Encore faut-il être courageux.

En quoi cette crise révèle-t-elle l’urgence d’une transformation profonde des entreprises ?

La métaphore du colosse au pied d’argile résume bien la situation. L’économie mondialisée et numérisée a considérablement affaibli notre résilience, tout est devenu tellement imbriqué qu’il suffit d’une défaillance sectorielle pour que l’ensemble de l’édifice se mette à tanguer.

Au-delà des discours, cette crise n’est-elle pas un « crash test » de la responsabilité des entreprises ? Les pratiques sociales d’Amazon, par exemple, se révèlent insoutenables…

Nous compensons l’absence de résilience de nos entreprises et de nos économies par du dumping social, un recul des libertés et surtout un endettement colossal ! Nous sommes arrivés au bout de ce mensonge, car tout le monde sait maintenant que ces dettes publiques et privées ne seront jamais remboursées, mais peu de politiques osent dire la vérité sur les conséquences. Nous vivons en survitesse depuis des décennies et l’heure de payer la facture se rapproche, mais elle ne sera pas monétaire, elle sera climatique !

Nous compensons l’absence de résilience de nos entreprises et de nos économies par du dumping social, un recul des libertés et surtout un endettement colossal !

Fabrice Bonnifet

Un débat s’est ouvert sur le conditionnement des aides publiques à des engagements écologiques et sociaux des entreprises. Ne craignez-vous pas de voir ces principes sacrifiés sur l’autel de la relance ?

Les entreprises n’innovent que sous la contrainte, ceux qui prétendent le contraire sont des menteurs; nos amis scandinaves semblent plus lucides que nous. Miser sur la bonne volonté des acteurs d’une économie de marché pour qu’ils consentent à faire des « efforts » est une imposture. Les travailleurs de l’industrie du charbon en France dans les années 1960 ont beaucoup souffert de l’arrivée du nucléaire.

Fallait-il renoncer à ce programme ? En Occident, l’État a perdu sa mission de planification stratégique, et l’approche court-termiste consubstantielle au capitalisme n’a pas permis aux industries très dépendantes des énergies fossiles de se réinventer. Elles sont condamnées à brève échéance par la double contrainte du réchauffement climatique, qui va devenir insupportable pour la majorité des gens, et de la déplétion du pétrole, qui va s’accélérer.

Oui, il aurait fallu exiger des contreparties, après avoir bien entendu fait le nécessaire pour éviter la crise sociale immédiate. Distribuer des milliards sans injonction à changer de modèle économique va conduire, après un court sursis, à une agonie sans rémission de ces entreprises, doublée d’un gaspillage d’argent public sans précédent. Alors que la France aurait pu devenir la championne du monde de la voiture à hydrogène (vert !) et/ ou à 2 litres au 100 km et ses compagnies aériennes devenir les leaders des voyages responsables au juste coût…

Cette quête de résilience, de préservation des biens communs, est-elle compatible avec les systèmes de gouvernance d’actionnariat des grandes entreprises, guidés par le profit à court terme ?

Oui, à la double condition que les entreprises redéfinissent leur raison d’être et se fixent des objectifs quantifiables en relation avec leurs enjeux extra-financiers les plus matériels, et que cela soit compatible avec ce que les scientifiques préconisent.

Est-il utopique d’imaginer que la valeur d’une entreprise puisse bientôt être définie par des critères environnementaux et sociaux, et plus seulement économiques ?

Le système comptable des entreprises est caduc, car il ne prend en compte que la préservation du capital financier ! Tout ce qui est essentiel pour le business, à savoir l’énergie et les ressources, n’apparaît pas dans les comptes au passif du bilan. Il est urgent de changer de lunettes, et de mettre en place une comptabilité du triple capital : financier, humain et naturel.

Parallèlement, il serait souhaitable que les entreprises adoptent enfin les principes de la pensée intégrée (integrated thinking), qui s’appuie sur une approche de gestion multi-capitaux. En effet, comment prétendre créer et préserver de la valeur sur le long terme, si la prise de décision des entreprises n’est pas basée sur des informations financières et extra-financières interconnectées ? Connaître le prix de tout et la valeur de rien ne peut plus être notre seul modèle.

Imaginons que l’Europe instaure ces normes, mais pas la Chine ou les États-Unis. Comment rivaliser ?

La seule façon de rivaliser est de se différentier: inventer des modèles d’affaires d’entreprises ultra-frugaux et sobre en ressources, auto-producteurs d’énergies renouvelables, interdépendants sur des périmètres géographiques rapprochés et donc basés sur une économie du réemploi et de l’usage.

La clé est de rendre cet ensemble désirable par les populations, en proposant un nouveau récit du progrès humain basé sur une prospérité sans croissance des flux physiques carbonés, en instaurant une démocratie de proximité et dans lequel nous réinventerons la reconnaissance des talents avec autre chose que des rémunérations à sept chiffres. Au pire ça peut marcher ! Si ce modèle fonctionne, il sera copié par d’autres pays, d’autres entreprises, et tant mieux. La France pourrait ainsi devenir l’endroit du démarrage de la « ola » du monde d’après !

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