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La désobéissance civile, un outil puissant pour une lutte non-violente

Face à l’urgence climatique, les activistes défenseurs de la désobéissance civile s’approprient cet outil de lutte non-violente afin de défendre des idéaux en faveur de la préservation du vivant.

Le 29/08/2022 par Joséphine Maunier
Marche pour le climat
Marche pour le climat, à Paris en mai 2021. Image d'illustration : Flickr
Marche pour le climat, à Paris en mai 2021. Image d'illustration : Flickr

Chacun se souvient du mouvement de grève scolaire, lancé par Greta Thunberg en 2018, qui a eu des répercussions sur l’ensemble de la planète. Désormais, les récits d’actions de désobéissance civile sont de plus en plus présents dans l’espace médiatique. Qu’il s’agisse du blocage d’assemblée générale de grands groupes ou bien d’événements sportifs d’envergure internationale : les actions de désobéissance civile se multiplient à mesure que l’urgence climatique s’accentue.

Alors que le compte à rebours pour inverser la courbe des émissions de gaz à effet de serre et conserver une planète habitable pèse sur nos têtes, divers militants et activistes se sont réunis lors du festival Agir pour le vivant, organisé par la maison d’édition Actes Sud, à Arles. Outre l’engagement des intervenants, un point essentiel se démarque : l’appel à la désobéissance civile comme levier d’action accessible à chacun. 

Un outil détenu par chacun 

“La non-violence est l’arme que tout le monde peut avoir, et c’est un outil puissant si l’on sait s’en servir”, assure Pauline Boyer, activiste climat Alternatiba, chargée de campagne transition énergétique chez Greenpeace et co-autrice du Manifeste pour la non-violence. Protagoniste dans le documentaire Désobéissant.e.s ! réalisé par Alizée Chiappini, Pauline Boyer revient sur la nécessité de désobéir pour le bien commun. “On a un devoir de citoyen.ne.s de ne pas lâcher ! La non-violence est un contrepoids de la culture hégémonique et en cela, elle propose une autre manière de voir la société, un autre paradigme.”

Les militants et activistes Lucie Pinson, Christian Vanizette, Aïssatou Diouf et Pauline Boyer (de gauche à droite) lors de la table ronde “Démocratie et climat. Les citoyen.ne.s d’une nouvelle ère, une génération engagée”, au festival Agir pour le vivant. Crédit : Benjamin Cayzac / Agir pour le vivant

Un point de vue partagé par Christian Vanizette, co-fondateur de Make Sense, une organisation qui crée des outils et programmes de mobilisation collective. “On se doit dans les démocraties de se bouger, on a les outils pour et les moyens de le faire.” Il rappelle ainsi qu’en Ouganda, où TotalEnergies prévoit le projet EACOP, la construction d’un oléoduc faisant la distance entre Bruxelles et Madrid et qui émettra 34 millions de tonnes de CO2 par an, soit un peu moins de 10 % des émissions carbone d’un pays comme la France, des activistes risquent leur vie et leur liberté pour s’opposer à ce projet. “TotalEnergies est une entreprise française et nous, en France, ne prenons pas les mêmes risques que les Ougandais en s’opposant à ce projet. Il faut être solidaire, nous sommes tous concernés.” 

L’éco-anxiété ou l’action

Pour Pauline Boyer, la désobéissance civile a été un moyen de ne pas être écrasée par l’éco-anxiété. “J’ai fais ma phase d’éco-anxiété quand j’étais déjà dans l’action; j’ai été portée par les personnes avec qui je menais les actions. Cette phase a donc été pour moi plus facile à passer.” Dans l’action et le collectif, elle s’est rendue compte que “la mobilisation s’accélère à hauteur que les catastrophes se multiplient”. L’activiste estime que l’urgence est telle qu’il faut se nourrir les uns des autres et des luttes de chacun. Elle trouve ainsi de l’espoir dans la lutte commune et un moyen de “s’opposer à la violence structurelle de notre société” par la désobéissance civile. 

Le sourire aux lèvres, le co-fondateur de Make Sense, raconte ce qu’il appelle avec humour “le meilleur moment de [sa] vie”. Le 25 mai 2022, plus de 250 militants de différents mouvements en faveur du climat (Greenpeace, Alternatiba, Les amis de la Terre…) se sont mobilisés afin de bloquer l’assemblée générale de TotalEnergies, dans la salle Pleyel à Paris. Leur objectif : obtenir des engagements concrets et immédiats de Patrick Pouyanné, président-directeur général de TotalEnergies, sur le retrait du géant français de Russie et la fin de nouveaux projet d’énergies fossiles climaticides tels que le projet EACOP en Ouganda. Pour rester dans le scénario de l’Accord de Paris, le GIEC stipule qu’aucun nouveau projet gazier et pétrolier ne doit voir le jour. “Pourtant, aujourd’hui 2 500 champs gaziers et pétroliers sont en développement dans le monde”, rappelle Lucie Pinson, militante pour la transition énergétique et fondatrice de Reclaim Finance.

David contre Goliath

Christian Vanizette estime qu’il faut “construire le monde de demain en déconstruisant celui d’aujourd’hui”. La désobéissance civile est un levier d’action essentiel qui permet à chaque citoyen d’inverser une tendance, voir d’infléchir les plus puissants. Il donne l’exemple des 60 militants qui, depuis un mois, se succèdent devant une place de marché d’assureurs à Londres pour inciter les assureurs à ne pas investir dans le projet EACOP. Certains assureurs se sont engagés à ne pas soutenir le projet de pipeline, voire leur donnent des informations. “Les citoyens, lorsqu’on se met ensemble, on a le pouvoir de tenir tête à des géants qui font des milliards de profits.” Il reprend ensuite les mots d’Hilda Flavia Nakabuye, militante pour les droits de l’environnement et fondatrice de Fridays for Future en Ouganda : “Le pouvoir du peuple est plus fort que les gens au pouvoir”.

Pauline Boyer invite chacun à ne pas oublier les feux, canicules et sécheresses de cet été et à utiliser ce qui est aujourd’hui déjà palpable du dérèglement climatique pour passer à l’action et rejeter les fausses solutions. “Nous devons aller jusqu’à la désobéissance civile et empêcher avec nos corps pour que ces projets ne voient pas le jour.”

L’art de la stratégie

Si la désobéissance civile apparaît comme un moyen de se faire entendre par ceux qui refusent le dialogue, il faut néanmoins qu’elle soit organisée. Pour Cyril Dion, la désobéissance civile n’est efficace qu’à condition qu’elle s’inscrive dans une stratégie plus large qui repose sur trois étapes. Le réalisateur, écrivain et militant écologiste conseille ainsi de d’abord déterminer stratégiquement des objectifs atteignables : “Une grande victoire, c’est une succession de petites victoires atteignables”. Il faut ensuite s’organiser à la manière des lobbies en produisant des rapports ou en interpellant des députés afin d’avoir une influence sur l’opinion public. Vient ensuite la désobéissance civile ou d’autres formes de lutte, qui s’accentuent autour des étapes précédentes. 

Cyril Dion prend l’exemple du blocage de l’assemblée générale de TotalEnergies. “Il y a eu beaucoup de bruit autour de cette action, mais la résolution avait déjà été votée en amont.” En réalité, l’immense majorité des actionnaires avaient voté avant le jour J. “La stratégie qui aurait permis de saboter ce vote là ne pouvait pas se produire le jour même.” Pour le réalisateur, inonder les actionnaires de mails ou trouver un sabotage stratégiquement mieux adapté aurait été plus efficace pour obtenir le résultat souhaité.

Si la stratégie joue un rôle clé dans la lutte non-violente, la désobéissance civile peut en être un rouage, comme l’a montré l’histoire. “En cela, la désobéissance civile est un véritable poumon de la démocratie”, conclut Pauline Boyer.

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