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Michel Lussault : « L’urbanisation intégrale de toutes les sociétés mondiales n’est pas tenable »

Dans un monde en mutation rapide, nous vivons une période de profond décalage entre nos modèles de pensée traditionnels et la réalité complexe à laquelle nous sommes confrontés. Tel est le constat dressé par Michel Lussault, géographe et professeur d’études urbaines à l’École Normale Supérieure de Lyon, à l’occasion de l’assemblée générale de l’association France Villes et Territoires Durables, qui s’est tenue mercredi 19 juin 2024. L’association a pour ambition de former des décideurs, en particulier publics, sur les enjeux de l’anthropocène et les stratégies de résilience.

« Jamais le découplage – la décoïncidence entre nos modèles de pensée, l’action légitime et pertinente et la réalité –, jamais ce découplage n’a peut-être été aussi important qu’aujourd’hui », affirme le géographe. Nos conceptions du monde, héritées du passé, peinent à saisir les transformations profondes et rapides en cours, rendant difficile la compréhension et l’action politique face à ces enjeux planétaires interdépendants. Et cela vaut à tous les niveaux, local comme global.

L’urbanisation planétaire intégrale bouleverse tout sur son passage

Michel Lussault. Crédit : G.Garitan / iStock.

Depuis les années 1950, nous assistons à une phase d’urbanisation sans précédent à l’échelle mondiale, qualifiée de « révolution urbaine » par le philosophe Henri Lefebvre. « En 1970, il publie ce livre incroyable, intitulé La Révolution Urbaine, dans lequel il écrit et démontre comment on commence à vivre une urbanisation intégrale de toutes les sociétés mondiales. Il n’y a plus aujourd’hui de réelle distinction entre ville et campagne. La périurbanisation est à peu près partout. Et cela concerne le monde entier », explique Michel Lussault. Pour attachante qu’elle soit, cette distinction urbain-rural n’a plus lieu d’être aujourd’hui.

Ce nouveau monde, qui a commencé à s’installer depuis les années 50, post-seconde guerre mondiale, a tout bousculé sur son passage. Où qu’on se trouve, où qu’on cohabite, quelles que soient ses activités, quoi qu’on fasse, de l’Amazonie à Bayonne, en passant par la Mongolie, Shanghai ou le Groenland, l’urbanisation est devenue notre milieu.

Avec l’urbanisation, tout espace terrestre est devenu une mine exploitable

« Nous vivons dans des aires urbaines qui connaissent simultanément des processus de concentration et de dispersion. Cela peut sembler contradictoire mais, en réalité, cela se cumule et peine à s’équilibrer. Elle agrège en même temps qu’elle éclate. Elle renforce en même temps qu’elle disperse. La conséquence, c’est un extractivisme qui atteint un niveau sans équivalent dans l’Histoire, c’est-à-dire que nous considérons plus que nous pouvons puiser comme bon nous semble dans les milieux biophysiques. Que l’on peut en extraire autant de ressources et d’énergies que nécessaire. »

Que ce soit le lithium, le sable pour le béton ou les sols pour l’agriculture industrielle, tout espace du système Terre est aujourd’hui considéré comme une ressource exploitable, une véritable mine à ciel ouvert selon Lussault : « Tout espace du système terrestre biotique et abiotique est une mine à nos yeux. C’est une folie que de continuer à vivre ainsi. Ce n’est pas tenable.« 

Des émissions et pollutions qui aboutissent à une « terraformation » de la Terre en 70 ans

Au-delà de l’extractivisme, l’urbanisation est également émissive de nombreuses pollutions, à la fois directement et indirectement : « L’urbanisation planétaire est émissive directement et indirectement. Par exemple, le CO2 directement avec le transport. Indirectement avec le méthane via, par exemple, les productions d’agro-industries qui servent les marchés urbains. » Plus on vit en zone urbaine dense, plus on mange ultra-transformé, c’est un fait.

En à peine 70 ans, l’urbanisation a complètement redessiné la planète Terre, un processus que Michel Lussault qualifie de « terraformation ». C’est l’action de modifier l’environnement d’une planète, avec des impacts majeurs comme le réchauffement climatique et l’érosion de la biodiversité : « C’est toute la zone critique qui est profondément bouleversée par la terraformation, par l’urbanisation. La zone critique, c’est ce qui est concerné par le cycle de l’eau, de l’atmosphère au sous-sol en passant par les bassins versants. C’est tout cela qu’il faut dès à présent réorienter économiquement, socialement, culturellement, écologiquement pour entrer dans un monde durable. Cela ne peut se faire qu’à l’échelle d’une ou plusieurs génération mais il faut commencer dès à présent, car les signaux, de l’eau notamment, sont très inquiétants. »

Vue aérienne d’un passage piéton. Crédit : Dmytro Varavin / iStock.

Pas de simples problèmes écologiques, la problématique est bien plus vaste et complexe

Michel Lussault cite en exemple le cas du Nord de l’Inde qui souffre d’une grande sécheresse car l’Himalaya n’en reçoit plus assez de neige et n’arrose plus les plaines. Il évoque aussi certains États du sud-ouest des États-Unis. Dans cette région, ils en sont à 24 ans de déficit hydrique sans interruption.

« Dans ces exemples, ce n’est pas un simple problème écologique, c’est un problème d’habitation, de terraformation liée à l’urbanisation. Cela a des effets multiples et la réponse n’est pas de maîtriser et contrôler la nature par une politique ou des technologies du risque – on voit bien que cela ne fonctionne pas. Il faudrait penser désormais nos géographies à partir des mouvements et des relations, beaucoup plus qu’à partir des positions et de la stabilité des assiettes territoriales classiques. Le concept même de résidentialité est bouleversé. Nous sommes en mouvement et tout ce qui concourt à notre vie est également en mouvement permanent. La circulation est devenue un principe nécessaire de la vie », pointe Michel Lussault.

Le Covid, la preuve qu’on peut tout changer, très vite

« Regardez ce qu’il s’est passé pendant la pandémie. On a vu ce que devenait la vie quand tout s’arrêtait. Tout s’est arrêté de ce qui était censé être inarrêtable. Il a fallu 12 semaines. Ça devrait nous faire réfléchir quand même sur nos édifices de puissance. Entre le 19 décembre 2019, premier cas repéré à Wuhan, et mars 2020, le premier confinement, il s’écoule 3 mois à peine. Et tout s’arrête subitement. C’était quoi la vie quand tout était arrêté ? Je ne dis pas que c’était mieux ou plus mal, mais en tout cas c’était autre chose. C’est la preuve qu’on peut vivre autrement. »

Et d’ajouter : « Aujourd’hui, il faut redéfinir de fond en comble notre manière d’habiter la planète, de prendre en compte tous les composants des espaces de vie cohabités. Il y a une première phase qui s’impose, c’est une phase d’enquête collective, d’enquête coopérative. La coopération, c’est une des valeurs cardinales pour les prochaines années. Beaucoup plus que le collectif dans lequel on peut se dissoudre. Le coopératif, chacun est dans l’action. On ne peut plus être simplement les clients des services politiques et critiquer comme on peut le faire si la qualité de Deliveroo ou Uber ne nous satisfait pas. »

Chacun doit prendre ses responsabilités et agir. Il y a désormais une exigence éthique et politique de coopération. Il y a un énorme travail à faire et chacun doit y contribuer pour identifier ce qui est soutenable, durable, et ce qui ne l’est pas. À la fois au niveau local, extralocal, global…

Les Champs-Élysées complètement vides en avril 2020 pendant la crise sanitaire. Crédit : Jerôme Delaunay / iStock.

En finir avec la logique de puissance

À un moment ou à un autre, Michel Lussault estime que, si on veut réorienter écologiquement nos vies, ce n’est pas possible avec la logique de la puissance. Il faut passer à une logique de coopération, accepter l’interdépendance. Pour lui, ce n’est pas une faiblesse ou un défaut, c’est une capacité, une force. « Si vous voulez développer la coopération, il faut admettre que l’interdépendance est généralisée et donc il faut sortir du culte de la maximisation de l’autonomie. De cette philosophie du ‘Je suis capable d’agir tout seul’, ‘Je décide tout seul’, ‘Je dégoupille ma grenade tout seul’. Et les gens aspirent à cela quand on les écoute. Mais la situation actuelle en France ne va pas du tout dans ce sens. On en est plutôt à cacher la poussière sous le tapis. »

Reste à savoir comment faire… « C’est là où ça se gâte, admet le géographe. On ne sait pas. On ne sait pas faire à l’échelle de 8 milliards d’êtres humains. Mais je vous invite à lire un texte du biologiste Olivier Amand. Il travaille sur les contraintes de pousses physiques des systèmes de plantes et a développé une idée totalement contre-intuitive. Selon lui, finalement, la grande force du vivant, c’est de ne pas être performant, optimal. Il y a des impasses et des fragilités et c’est ce qui crée en fait la robustesse du vivant. Donc il propose une réflexion très intéressante sur la robustesse plutôt que la performance. » À méditer.

Pour aller plus loin :

Série documentaire Hyperlieux, sur France 5, réalisée à partir d’Hyper-lieux, nouvelles géographies de la mondialisation, ouvrage de Michel Lussault paru en 2017 aux Éditions du Seuil.
Constellation.s. Nouvelles manières d’habiter le Monde, Arles, Actes Sud, 2017 (Michel Lussault avec Francine Fort, Michel Jacques, Fabienne Brugère, Guillaume Le Blanc).

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