Déchiffrer

Pour réduire l’impact des entreprises sur le bien commun, l’IA a sa carte à jouer

Intelligence artificielle. IA. C’est indéniablement le « buzz word » du moment. Rares sont les entreprises à ne pas annoncer avoir – ou vouloir – intégrer l’IA dans ses activités. L’intelligence artificielle s’impose aujourd’hui comme un levier de transformation majeur, même si elle reste encore très sous-exploitée. Ou mal utilisée faute de compréhension profonde de ses capacités. Mais il semble aujourd’hui certain que l’IA est capable de redéfinir les frontières de ce qui est possible dans de nombreux domaines, de la santé à la finance en passant par l’industrie lourde et l’agriculture. Mais elle pourrait aussi être mise au service du bien commun, des ressources de la planète, par le biais de nos activités économiques.

Alors que notre planète fait face à des défis environnementaux sans précédent, l’urgence d’agir devient une préoccupation globale, nécessitant des solutions innovantes et efficaces, des solutions dont il est nécessaire que les entreprises s’emparent. Et initient. C’est tout le propos d’une réflexion menée conjointement par EY Fabernovel et Microsoft. En partant du cadre de réflexion du second groupe du 6ème rapport du GIEC « Impacts, adaptation et vulnérabilité », ils ont étudié le potentiel de l’IA à accélérer trois objectifs clef : « passer de l’action urgente à l’action opportune », « s’adapter et atténuer », « conserver et restaurer ».

WE DEMAIN : Pourquoi avoir lancé une telle étude sur l’IA ?

Cyril Vart, EY Fabernovel. Crédit : DR.

Cyril Vart, Vice-président exécutif EY Fabernovel : Il nous apparaissait important, sans vouloir éluder le sujet de l’impact environnemental de l’IA, de se dire qu’il y a une opportunité relativement intéressante de mettre un coup de projecteur sur ce que l’intelligence artificielle permettrait de faire au service du bien commun et en l’occurrence sur les sujets d’environnement. C’est à la fois un outil technologique avancé qui a un impact sur les ressources de la planète mais aussi un acteur potentiel dans la quête d’un avenir durable.

Eneric Lopez, Microsoft. Crédit : DR.

Eneric Lopez, Directeur IA et impact social Microsoft France : L’IA, avec son potentiel de traitement et d’analyse de données à grande échelle, offre une opportunité unique de repenser notre approche envers la conservation de l’environnement, promettant ainsi de jouer un rôle clé dans la lutte contre le changement climatique et la perte de biodiversité. Cependant, exploiter l’IA pour le bien de l’environnement ne vient pas sans ses propres défis et questionnements, notamment en ce qui concerne son impact carbone et la gestion éthique des données. Ce double regard nous invite à explorer des solutions qui harmonisent le développement technologique avec la protection et la restauration de notre écosystème, ouvrant ainsi la voie à des initiatives innovantes qui peuvent transformer positivement notre impact sur la planète.

Vous dites vouloir imaginer des entreprises « P Corp », qui prennent soin du bien commun. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit ?

Cyril Vart : On connaît les entreprises certifiées B Corp aux pratiques reconnues en termes d’impact social, sociétal et environnemental. EY Fabernovel s’emploie d’ailleurs à répondre à ce cahier des charges. Dans cette lignée, nous nous sommes dit que l’on pourrait imaginer un profil d’entreprise qui serait des P Corp, des Planetary Corp. Ce statut dirait : « Pour moi, l’objectif primaire de mon entreprise, c’est de faire le bien de la planète ». Ce serait un statut qui, sans forcément renoncer totalement à une certaine solvabilité, intègrerait au moins le réinvestissement des profits dans la planète. J’aime assez cette idée de reverser la valeur ainsi créée au bien commun.

Vous avez identifié différents domaines dans lesquels l’IA peut avoir un effet bénéfique. Comment ont-ils été définis ?

Cyril Vart : C’est un choix éditorial, car il a fallu ressortir quelques grandes tendances du rapport du GIEC qui, comme vous le savez, est très dense. Mais c’est aussi un choix logique qui s’est imposé à nous. L’évidence c’était qu’aujourd’hui – et le rapport du GIEC quelque part le met en abîme – on n’est même pas tous d’accord sur les unités de mesure et ce qu’il faut mesurer. Une fois qu’on a dit qu’il faut des KPI pour la planète, pour voir si on s’améliore ou pas, ce n’est pas si simple de créer des périmètres, etc. Or, s’il y a une chose que l’IA fait très bien, justement, c’est de mesurer objectivement, toutes choses égales par ailleurs.

C’était donc une évidence : par exemple, si on voulait évaluer avec une relative précision le taux d’émissions de carbone sur la planète, il faudrait mobiliser une cinquantaine de personnes à temps plein sur 2-3 mois pour analyser une masse énorme de données. Une IA pourrait le faire seule, ou presque, en bien moins de temps. Une fois qu’on a ces chiffres clairs pour tout le monde, on peut alors se créer un objectif commun.

Comment l’IA peut-elle aider les entreprises à prendre des décisions bénéfiques à la fois pour leur activité et pour la planète ?

Eneric Lopez : Nous avons aussi défini ces pistes en nous basant sur ce que l’on constate tous les deux dans notre quotidien. Nous ne sommes pas très inquiet sur le fait que nos clients, in fine, arrivent à adopter et utiliser l’IA pour optimiser leur business. Mais peuvent-ils le faire dans le respect de la planète ? C’est une autre question. Cela impose d’intégrer de nombreux paramètres et cela rend bien plus complexe les choses. Or, l’IA sait justement gérer cela.

Elle est parfaitement capable de prendre des séries longues de données, collectées, multisources depuis plusieurs années et qui ont été croisées, recroisées, re-recroisées… et pour objectivement dire « l’utilisation de ce produit est néfaste, cette méthode n’est pas la bonne ou, en revanche, ce fait scientifique est validé ». Utiliser l’intelligence artificielle permettrait d’avoir une vue beaucoup plus exhaustive, commune et partagée des solutions les plus efficaces à mettre en œuvre. Alors, je suis d’accord, cela reste des tableaux de bord et on a encore rien fait de concret partant de là. Mais, déjà, on a sous les yeux les outils pour prendre la bonne décision. Et une même vision objective, ou à tout le moins la moins équivoque possible, du problème.

Reste que, si 85 % des entreprises considèrent l’atteinte de leurs objectifs de durabilité comme hautement stratégiques, seulement 16 % l’ont dans leur plan d’actions…

Eneric Lopez : Oui, c’est pour cela que notre manifeste évoque l’idée de « passer de l’action urgente à l’action opportune ». Il ne faut plus être dans la réaction, gérer ce qui nous tombe dessus à notre petite échelle, dans notre secteur. L’IA doit, au contraire, permettre de basculer vers une adaptation durable et proactive. Une attitude qui ne serait plus court-termiste et mono-sectorielle mais holistique et dans l’anticipation. Ce n’est que comme cela que nous serons les plus efficaces. Mais tout cela nécessite de prendre du recul et d’avoir un maximum de données analysées. En cela, toute l’analyse par IA d’imageries satellites peut réellement changer la donne​.

Cyril Vart : Et cela nécessite de mettre nos données en commun. Il faut créer des communs numériques. Ça ne veut pas dire qu’il faut faire de l’open-data et qu’on va perdre sa propriété intellectuelle. Mais il y a cette notion de data sharing, de partage de la donnée entre différentes organisations en toute sécurité, sans tout dévoiler, juste le nécessaire. C’est du donnant-donnant et cela permet d’avoir une vision plus globale de la problématique qu’on veut adresser. La vulnérabilité de nos sociétés, qui s’intensifie, justifie ce changement de paradigme. Mais il faut le faire sans se précipiter, en se demandant à chaque fois si l’adaptation envisagée est bonne à prendre. Et pour cela, l’IA est parfaitement capable de donner les réponses.

Pourrait-on imaginer une sorte d’éco-score à la façon du nutri-score ? À chaque fois qu’une organisation voudrait lancer un nouveau produit ou service, son impact serait évalué à l’aune des rapports du GIEC. En cas de notes trop basses, le projet serait bloqué ?

Cyril Vart : Oui, car cela est déjà envisagé. Le Nutri-Score a vu le jour grâce à l’initiative Open Food Facts qui a commencé à compiler les données nutritionnelles des produits alimentaires. Cette data sur la nutrition en commun a permis de créer le Nutri-Score. Et maintenant, ils veulent créer quelque chose qui ressemble à un éco-score. Une fois qu’on a des standards, qu’on a des communs numériques et une grille de lecture standard, alors c’est beaucoup plus facile d’évaluer, de s’entendre et de repérer ce qui ne colle pas avec un objectif commun : en l’occurrence essayer de rester au maximum dans la limite des +1,5 °C de réchauffement climatique.

Mais cela implique forcément une forme de réglementation et d’intervention de la sphère politique…

Eneric Lopez : J’aurais du mal à statuer là-dessus mais je pense qu’à la fin des fins, c’est nécessaire. On peut avoir des ONG, on peut avoir des chercheurs, on peut avoir des start-up, des grands groupes, des coalitions industrielles… qui y croient et veulent agir dans ce sens-là. Néanmoins, je ne vois pas comment on échappe à… – et si ce ne serait pas souhaitable qu’au bout d’un moment – il n’y ait pas du politique et une certaine forme de réglementation qui entre dans la boucle. On va déjà l’avoir avec avec la CSRD dans une certaine forme.

Cyril Vart : Avec l’exercice que nous proposons ici, c’est un peu l’idée de pré-réglementer le futur. En imaginant le futur et comment atteindre des objectifs communs, on peut aussi imaginer les règles qui iront avec. Nous allons dans les prochaines années devoir beaucoup faire appel à la résilience. Et cela va nécessiter une coopération forte entre les gouvernements, la société civile et le secteur privé. Ce qu’il faut retenir de notre réflexion, c’est que l’IA permet de passer à l’échelle des processus de réflexion, de standardisation, de compilation.

Vous avez en tête des cas d’utilisation spécifique de l’IA où il y a déjà eu un impact positif et significatif sur l’environnement ?

Cyril Vart : Positif, oui. Significatif, c’est un peu compliqué. C’est tout le sujet de l’étude. Tous les cas qu’on a évoqués dans notre manifeste ne sont pas des inventions. On ne les a pas imaginés, ce sont des vrais cas. Par exemple, il y a vraiment une association qui travaille sur l’inventaire des champignons dans le monde entier pour vérifier que notre écosystème mycosien fonctionne encore. Et c’est un effort global, une initiative européano-australienne de passionnés de champignons. Ce sont quelques dizaines de milliers de personnes dans le monde qui utilisent une application et qui pensent à prendre des photos de champignons quand ils font des promenades. Cela a un impact positif car le savoir est positif. Significatif… non, car il y a un manque d’échelle. Et là, l’IA pourrait entrer en jeu.

Eneric Lopez : Il pourrait y avoir un accord passé entre cette application, ou cet autre projet de la Surfrider Foundation de détection des déchets plastiques dans l’eau, Plastic Origins, et demander à GoPro avec ses caméras ou DJI avec ses drones de faire ce travail automatiquement. Concrètement, on pourrait imaginer rajouter un bout de logiciel dans vos caméras GoPro pour qu’ils prennent automatiquement en photo les champignons et qu’elles envoient ces données pour alimenter la base existante. Ça, c’est de l’échelle. Il y a plusieurs dizaines de millions de caméras GoPro en circulation dans le monde. Si elles se mettent à faire cela de manière automatisée, on va découvrir de nouveaux champignons mais aussi avoir une vision beaucoup plus précise de l’écosystème mycosien. Même chose pour les déchets plastiques dans les rivières.

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