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Réparation, partage des machines… vive l’industrie low tech !

À l’heure où la sobriété est devenue le mot d’ordre de l’urgence écologique, la démarche low tech apparaît comme incontournable pour guider l’innovation. Elle ne concerne pas seulement les consommateurs partisans du « do it yourself », mais la société tout entière. Les industries aussi ont tout avantage à se l’approprier.

Appliquée aux écosystèmes industriels, cette approche implique de s’appuyer sur les modèles économiques permettant d’accompagner le nécessaire recul des niveaux de production (plus de qualité, moins de quantité). Mais elle requiert aussi d’analyser les politiques d’aménagement du territoire. Celles-ci doivent favoriser les initiatives de mutualisation des infrastructures et des machines industrielles. Il s’agit de s’interroger sur les besoins de consommation essentiels dans une logique de sobriété, avant de répondre dans un second temps à la question : comment produit-on ?

Une initiative concrète de low tech en PACA

C’est d’ailleurs l’une des grandes problématiques débattues dans les scénarios de l’ADEME Transition(s) 2050 : vers quel modèle industriel souhaitons-nous tendre ? Comment transformer l’industrie ? Bien qu’il soit aujourd’hui communément admis que la relocalisation de l’industrie en France est vitale pour notre économie, la question se pose de savoir si la sobriété est dommageable pour l’industrie française.

À partir des enseignements tirés d’un forum organisé qui s’est déroulé en novembre 2021, la direction régionale Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) de l’ADEME déploie une initiative concrète, avec les acteurs locaux, portant sur la transformation de l’appareil productif industriel (machines, outils, équipements industriels). Avec la volonté, à terme, de faire émerger un écosystème de PME industrielles s’inscrivant dans la démarche low-tech.

Un enjeu de souveraineté industrielle

À cet effet, l’ADEME en PACA a publié le 21 septembre les résultats de l’étude d’opportunité qu’elle a menée sur le potentiel de déploiement d’un écosystème industriel low-tech en région. Elle a été réalisée depuis fin 2022 par Amerma, une association qui œuvre au développement d’un projet territorial au croisement de réflexions socio-économiques complémentaires : circularité, mutualisation et proximité.

L’enjeu est de questionner les besoins en matière de renouvellement de l’appareil productif. Il est proposé de s’appuyer sur trois grands piliers de l’économie circulaire : la mutualisation entre les entreprises industrielles, la modernisation des équipements vieillissants par le réemploi ou par le rétrofit, et la promotion d’une maîtrise locale de la conception et de la fabrication.

« Rétrofit » et maintenance en interne

L’un des enjeux phares porte sur l’entretien des machines industrielles.

Il s’agit ici de faire vivre le parc de machines existant le plus longtemps possible en développant largement les services de réparation, plutôt que de remplacer systématiquement la machine par du neuf. Si cela paraît tomber sous le sens, l’opération n’est pas forcément évidente : la remise en état d’une machine nécessite un temps d’arrêt, opération qui peut s’avérer délicate pour une PME dont la production dépend d’une seule ou de quelques machines.

Il peut également être envisagé, au cours de la réparation, de remplacer certaines pièces défectueuses par de nouveaux composants éventuellement plus modernes, de manière à donner une seconde vie à la machine : le rétrofit ou la remanufacture permet ainsi d’obtenir un état supérieur ou égal au neuf. Les niveaux de performance atteints sont suffisants pour répondre aux besoins de la PME, dans une logique de « technologie appropriée« .

En plus de baisser les coûts, cela permet à l’usager de se réapproprier la technologie et de devenir acteur en cas de maintenance. C’est l’un des enjeux forts de la démarche low-tech. Cette nouvelle approche a vocation à créer du lien social dans les territoires concernés, des échanges entre les entreprises, et forcément aussi de l’emploi en intensifiant les besoins de main-d’œuvre et d’artisanat.

Mettre en commun les moyens de production

Une autre dimension centrale du concept est celle de la mutualisation des machines : cela ne correspondra pas au besoin de toutes les PME, certaines utilisant leurs machines à temps plein, mais d’autres ne les utilisent que quelques heures par jour ou par mois.

Plutôt que de sous-utiliser des moyens de production coûteux, il s’agit pour les PME de mettre en commun leurs machines au sein de lieux de partage d’usage commun.

Pour que cette mutualisation soit efficace et désirable, des règles partagées doivent dans tous les cas être mises en place, si possible avec l’aide de politiques publiques permettant le développement de telles innovations.

L’entreprise Lemon Tri, qui est l’un des quatre cas d’étude, a déjà déployé des initiatives de mutualisation et de rétrofit de ses machines industrielles. Elle a également initié des coopérations à l’échelle du territoire avec des entreprises voisines.

Quel projet de territoire ?

Les projets portés par des entreprises mobilisant certains champs d’action du concept ont été analysées et les acteurs locaux questionnés. De plus, quatre études de cas ont été réalisées, auprès de PME industrielles de la Métropole Aix-Marseille portant des démarches inspirantes.

Initiatives déjà existantes sur le territoire. Ademe

Afin de fédérer les entreprises, associations, collectivités, structures académiques et centres techniques, un pôle territorial de coopération économique pourrait être créé. Celui-ci permettrait de fédérer l’écosystème déjà existant au sein d’une même structure, à qui l’on pourrait confier la gestion des questions juridiques de propriété intellectuelle qui émergent dès lors qu’il s’agit de mutualiser du matériel en coopération.

Au regard de la tâche ardue qu’un tel projet représente et pour répondre aux besoins de R&D, les chercheurs académiques et les laboratoires locaux pourraient être associés à la démarche.

Statuts de structures associées au Pôle territorial de coopération économique. Ademe, CC BY-NC-ND

Non seulement en mobilisant la recherche en sciences « dures » mais également en sciences sociales. Car le déploiement de ces potentiels nouveaux pôles industriels bousculera profondément les pratiques, les imaginaires et l’organisation de l’industrie, et impliquera par conséquent une réflexion qui dépasse largement les seuls aspects techniques.

À propos de l’auteur : Rémi Durieux. Coordinateur de la recherche dans les territoires, Ademe (Agence de la transition écologique).
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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