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Sam Altman et ChatGPT : 5 jours de chaos et un drame en 3 actes

Vendredi 17 novembre 2023, le comité de direction d’OpenAI, la maison-mère de ChatGPT, annonçait à la surprise générale le licenciement immédiat de Sam Altman, son charismatique CEO de 38 ans. Un vrai coup de tonnerre dans un ciel bleu qui a fait tanguer la Silicon Valley et plus largement le monde de l’intelligence artificielle. Jusqu’à ce que le comité de direction ne rétropédale sous les pressions multiples et mette fin à ce psychodrame. Retour sur cinq jours stratégiques pour OpenAI… et l’avenir de ChatGPT.

Sam Altman est connu comme le loup blanc dans la Silicon Valley. Né à Chicago en 1985, il a grandi à St Louis (Missouri). Passionné d’informatique – il a commencé à coder à l’âge de 8 ans –, Sam Altman entre à Stanford mais quitte la prestigieuse université après un an pour lancer en 2005 son réseau social, Loopt. Sept ans plus tard, il le revend pour 43 millions de dollars et prend, en 2014, la tête d’un fonds d’investissements, le Y Combinator (qui a financé Airbnb, Stripe ou encore Reddit). Une référence. En 2015, en parallèle, il cofonde OpenAI avec un certain Elon Musk. Initialement, il s’agissait d’une fondation à but non-lucratif pour développer une intelligence artificielle à la fois « sûre et qui bénéficierait à l’humanité ».

Licenciement express sur Google Meet

Sur le devant de la scène depuis le succès instantané de ChatGPT, Sam Altman est perçu comme une sorte de contre-exemple face à Elon Musk. Les deux, d’ailleurs, s’apprécient peu. Notamment depuis qu’ils ont présenté des visions stratégiques très opposées pour OpenAI il y a quelques années. Un conflit qui a incité Elon Musk à quitter le projet en 2018 et laissé le champ libre à Sam Altman pour diriger OpenAI. Depuis, l’entrepreneur avait le vent en poupe. Aucun signe ne laissait présager l’annonce du vendredi 17 novembre.

Ce jour-là, Sam Altman se rend à Las Vegas. Il compte y passer le week-end pour assister au grand prix de Formule 1. reçoit une invitation pour une visioconférence sur Google Meet. Mais alors qu’il pense s’entretenir en tête-à-tête avec Ilya Sutskever, le directeur scientifique d’OpenAi, il se retrouve face à la quasi-totalité du conseil d’administration de la firme. Seule exception, son allié de longue date, Greg Brockman, autre cofondateur d’OpenAI. Il faudra moins d’une demi-heure au conseil d’administration pour l’évincer de son entreprise. La raison ? On lui reproche de « ne pas être toujours sincères dans ses communications avec le conseil. » Dans la foulée, Greg Brockman, annonce qu’il démissionne en signe de soutien.

À lire aussi : L’IA, une machine à biais ? Comment l’intelligence artificielle renforce les stéréotypes

Microsoft prêt à tout pour garder Sam Altman

Voilà un week-end qui démarre sur les chapeaux de roues pour le CEO licencié. Mais s’il n’avait absolument pas vu venir cette décision du conseil d’administration, Sam Altman n’entend pas se laisser faire. Un nouvel acte dans cette partie d’échecs débute. Et Microsoft se retrouve au centre de ces jeux de pouvoir. Ayant investi quelque 13 milliards dans OpenAI, le géant de Redmond possède 49 % de la firme. Son CEO, Satya Nadella, n’entend pas voir cette pépite changer radicalement sans avoir son mot à dire.

Durant le week-end, une vraie partie d’échecs s’est jouée autant de l’avenir d’OpenAI et de Sam Altman. Crédit : GRStocks / Unsplash.

Durant le week-end, Microsoft tente donc de faire pression sur le comité de direction d’OpenAI pour que Sam Altman soit réintégré dans ses fonctions. Refus du côté du board. Le géant de l’informatique a alors imaginé un plan B : recruter directement Sam Altman pour le mettre à la tête d’un nouveau projet d’IA. Un véritable laboratoire de recherche interne en intelligence artificielle pour Microsoft. Un projet dans lequel Greg Brockman était aussi partie prenante.

Lundi 20 novembre, la nouvelle était même officialisée :  « Nous sommes extrêmement heureux d’annoncer que Sam Altman et Greg Brockman ainsi que leurs collègues, rejoindront Microsoft pour diriger une nouvelle équipe de recherche avancée sur l’IA », déclarait sur X (Twitter) Satya Nadella. En effet, durant le week-end, de nombreux collaborateurs d’OpenAI ont fait savoir qu’ils étaient prêts à suivre leur patron licencié.

Des salariés fidèles ? Un euphémisme

Troisième et dernier acte de ce jeu d’échecs : la prise de position des salariés. Tel un gourou à la tête d’une secte, Sam Altman fait l’unanimité ou presque auprès des employés d’OpenAI. Preuve en est, le lundi 20 novembre, plus de 700 salariés – sur un total de 770 – ont envoyé une lettre au conseil d’administration. En substance, ils menacent de démissionner si les deux cofondateurs ne sont pas réintégrés dans leurs fonctions. Et si de nouveaux membres ne sont pas nommés au conseil d’administration.

Face à l’éventualité, très plausible, que Microsoft ne crée un nouveau mastodonte de l’IA, « clé en main » ou presque, avec Sam Altman et la quasi intégralité des équipes d’Open AI, le conseil d’administration a fini par se rendre à la raison. Après cinq jours de chaos, de psychodrame et de tractations en coulisse, la nouvelle tombe. Le 21 novembre au soir, un communiqué annonce un accord de principe pour le retour prochain de Sam Altman à la tête d’OpenAI et un nouveau conseil d’administration à venir.

Une véritable partie de bras de fer s’est engagée pendant le week-end. Avec Microsoft et les employés d’OpenAI en soutien, Sam Altman est sorti vainqueur. Crédit : iStock

Mercredi 25 novembre, Sam Altman est officiellement de retour en tant que CEO d’OpenAI. Le géant de l’IA a tangué mais ressort finalement renforcé. De nouveaux membres au conseil d’administration lui assurent un nouveau soutien pour affirmer sa stratégie. Et les liens avec Microsoft n’en sont que plus forts.

Les raisons de l’éviction de Sam Altman

À mesure que le succès de ChatGPT grandissait, le conseil d’administration d’OpenAI était de plus en plus frustré par le CEO. Tout dernièrement, ce sont les libertés prises par Sam Altman qui semblent avoir déclenché la tentative de putsch. Quelques semaines avant son éviction, il s’était rendu au Moyen-Orient pour lever des fonds. Le but était de créer un nouveau fabricant de semi-conducteurs axés sur l’IA – nom de code Tigris – afin de rivaliser avec ceux de Nvidia. En parallèle, Sam Altman travaille en collaboration avec Jony Ive, le célèbre ancien chef du design chez Apple, sur un dispositif matériel, là encore lié à l’intelligence artificielle. Ces deux « side projects » n’auraient pas plu au conseil d’administration.

Pas plus que la tournée solo du CEO d’OpenAI pour un nouveau tour de table visant à financer le développement à vitesse grand V de ChatGPT et DALL-E. Valorisée 80 milliards de dollars, sa valeur a triplé en un an. Mais, selon le conseil d’administration, cela ne justifie pas que Sam Altman fasse cavalier seul. Pas plus qu’il ne décide unilatéralement d’une conférence de presse façon keynote Apple de Steve Jobs le 6 novembre dernier. Le thème ? Il a annoncé les nouveautés majeures à venir pour ChatGPT. Est-il possible que le conseil d’administration ait découvert à cette occasion de nouveaux projets dont ils n’avaient pas connaissance ?

Un nouveau conseil d’administration et la fin d’une ère pour OpenAI

Une autre raison profonde est aussi avancée pour expliquer le licenciement de Sam Altman. À la tête d’OpenAI, deux visions stratégiques subsistaient. L’une très techno-enthousiaste (et capitaliste). De l’autre, une philosophie davantage tournée vers la recherche raisonnée et le développement maîtrisé. Les restes des origines d’OpenAI, qui était, rappelons-le, une fondation à but non-lucratif à ses débuts. Jusqu’à ces derniers jours, certains membres du board croyaient encore à cette vision. Cette volonté de « faire le bien sur la planète, quitte à freiner l’avancée technologique ».

L’autre vision, celle de Sam Altman et Greg Brockman, est de favoriser le développement le plus rapide possible de l’intelligence artificielle. Une course à l’innovation qui parie sur la capacité d’adaptation des êtres humains. Et encore mieux si cela signifie accroître de manière exponentielle la valeur d’OpenAI par la même occasion.

Le nouveau C.A. qui se profile depuis la réintégration de Sam Altman penche désormais nettement en faveur d’une vision favorable au développement à tout craint de l’IA, comme le souligne le New York Times. Seuls trois membres ont été désignés pour l’heure mais de nouvelles nominations sont attendues. Microsoft pourrait ainsi y avoir désormais un siège.

Le projet « Q-Star », une IA trop puissante, trop peu maîtrisée ?

Bientôt une IA forte chez OpenAI ? La rumeur n’a pas été confirmée mais le projet Q* intrigue. Crédit : iStock.

Deux femmes notamment ont été rayées des tablettes. Il s’agit d’Helen Toner, directrice de la stratégie du Centre de Sécurité et des Technologies Émergentes de la Georgetown University, et de Tasha McCauley, entrepreneuse et chercheuse à la RAND Corporation. Toutes les deux étaient partisanes d’un développement lent mais sûr de l’intelligence artificielle. Elles avaient émis des inquiétudes sur le développement débridé de l’IA chez OpenAI tout en louant le travail des équipes de Claude chez Anthropic. Helen Toner, brillante chercheuse australienne, s’était même permis d’évoquer ses doutes et craintes dans une publication scientifique quelques semaines plus tôt. Un crime de lèse-majesté qui aurait rendu Sam Altman furieux. Elle a été évincée le 22 novembre du conseil d’administration.

En tête des inquiétudes par rapport aux projets dans les cartons d’OpenAi, figure le projet Q* (ou Q-Star). Les chercheurs de la firme de la Silicon Valley auraient tellement fait progresser leur modèle de langage que le projet Q* s’approcherait d’une IA forte ou « intelligence artificielle générale » (AGI). À ce niveau, les capacités de l’intelligence artificielle sont tellement développées que l’IA est capable d’autonomie… Et de surpasser l’être humain dans la plupart des tâches que nous considérons avec une valeur économique. Pour l’heure, rien ne dit qu’OpenAI ait réellement réussi à toucher du doigt l’AGI car il s’agit de simples rumeurs. Mais il serait bon que le comité d’administration, en s’étoffant, se dote néanmoins de garde-fous pour rééquilibrer les pouvoirs.

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