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Elle pirate la science pour que tout le monde y ait accès

Avec sa plateforme gratuite Sci-Hub, une jeune Kazakhe donne illégalement accès à 78 millions d’articles scientifiques. Salutaire en temps de pandémie mondiale, son combat contre l’oligopole de cinq éditeurs académiques commence à payer…

Le 25/03/2021 par Sidonie Sigrist
Pirate science
Alexandra Elbakyan en aout, à Saint-Pétersbourg. (Crédit : DR)
Alexandra Elbakyan en aout, à Saint-Pétersbourg. (Crédit : DR)

Début février, alors que l’épidémie de Covid-19 prenait une ampleur mondiale, un groupe d’utilisateurs de la plateforme web Reddit a rendu publics 5 352 articles scientifiques relatifs aux différents types de coronavirus, tous téléchargés sur Sci-Hub. But de ce projet pirate : la mise en commun des recherches liées à la pandémie pour accélérer la lutte contre le virus. 

Cet article a initialement été publié dans WE DEMAIN n°32, paru en novembre 2020, disponible sur notre boutique en ligne.

Si cette opération a pu voir le jour, c’est grâce au travail d’Alexandra Elbakyan, la jeune Kazakhe qui a créé Sci-Hub en septembre 2011. Alors âgée de 23 ans, cette informaticienne étudie à l’époque les neuro­sciences tout en programmant, et se trouve souvent confrontée dans ses recherches à des articles scientifiques proposés en ligne à des prix très élevés (de l’ordre de 32 dollars). Comme d’autres étudiants, elle se résout à les pirater. Le projet Sci-Hub nait de la mise en commun de ces articles, qu’il devient possible de consulter ou télécharger gratuitement partout dans le monde. 

Abonnements exorbitants

Aujourd’hui, Sci-Hub répertorie plus de 78 millions de références dans sa base de données et enregistre 500 000 visiteurs uniques par jour, d’après sa créatrice, interrogée par mail. Au plus fort du confinement mondial, 100 000 visiteurs supplémentaires se rendaient chaque jour sur Sci-Hub. Pas de quoi surprendre Olivier Ertzscheid, maitre de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université de Nantes et fervent défenseur d’une science ouverte : “Les pics d’accès à Sci-Hub s’observent à chaque crise, à chaque grand débat de société, rappelle-t-il. Cela répond à un besoin d’informations fiables en temps de crise.”

Moins d’un mois après les pirates de Reddit, les éditeurs, qui d’habitude rechignent à déverrouiller leurs contenus, ont d’ailleurs ouvert l’accès aux recherches liées à la pandémie. Pour la créatrice de Sci-Hub, pas question de se réjouir : “C’est loin d’être une victoire, parce que l’accès à tous les autres articles reste payant, comme ceux liés aux cancers ou au diabète.” “Effet d’aubaine” pour Olivier Ertzscheid, qui estime cependant que cette pandémie a permis de familiariser un public plus large à l’importance d’une science ouverte qui doit, selon lui, être “accessible, consultable, partageable”.

Si Sci-Hub est devenu un outil indispensable pour beaucoup de scientifiques, il représente un manque à gagner certain pour les éditeurs académiques, qui jusque-là profitaient d’une situation d’oligopole. La moitié de la recherche mondiale est en effet publiée par cinq éditeurs : Elsevier, Springer Nature, Taylor & Francis, Wiley-Blackwell et American Chemical Society.

Les éditeurs assurent le rôle nécessaire d’une validation des recherches par le processus de sélection et de relecture par les pairs. Mais l’accès à ces revues – dont les recherches publiées sont financées par des fonds publics – est payant, sous forme d’abonnements de plus en plus exorbitants pour les universités : en Europe, elles ont par exemple dû régler une facture avoisinant le milliard d’euros en 2018. Un business model lucratif : The Economist avait ainsi calculé qu’en 2010, la marge du groupe Elsevier s’élevait à 36 % – soit encore plus que celle d’Apple !

Un besoin d’accéder aux contenus scientifiques

Contre Sci-Hub, les éditeurs sont donc vite passés à l’offensive judiciaire. Alexandra Elbakyan a été poursuivie par Elsevier et condamnée en 2017 par un tribunal fédéral new-yorkais à verser 15 millions de dollars. En France, l’accès au site est bloqué depuis mars 2019 par les quatre principaux fournisseurs d’accès à internet, à la suite de plaintes d’Elsevier et Springer Nature (mais l’usage d’un VPN permet de contourner cette limite). Des poursuites qui font dire à Olivier Ertzscheid que la jeune Kazakhe mériterait “au moins de l’argent, pour se défendre face aux rapaces du monde de l’édition, et un prix Nobel” !

L’usage massif de Sci-Hub témoigne en tout cas d’un vrai besoin d’accéder aux contenus scientifiques. Dans son “plan national pour la science ouverte” de 2018, la France souhaite rendre les recherches financées par des fonds publics accessibles à tous. Poudre aux yeux pour Alexandra Elbakyan : “Ce type de plans est développé par les gouvernements depuis le début des années 2000, avant même la création de Sci-Hub, et rien n’a changé.”

Alexandre Hocquet, professeur d’histoire des sciences à l’université de Lorraine, estime que réduire la question de la science ouverte à l’accessibilité des publications n’est pas suffisant : “La prochaine mine d’or pour les éditeurs sera l’exploitation des données scientifiques. Il faut par ailleurs interroger la question de la licence, indissociable de la notion du libre.” Tous ces enjeux sont l’objet de négociations entre les éditeurs, les universités et les États. D’ici là, Sci-Hub a encore de nombreux téléchargements devant lui. 

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