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Ces religieux, pionniers de la sobriété, pourraient-ils nous inspirer ?

Dans l’imaginaire collectif, un moine se contente de peu. Il vit dans un quotidien de sobriété, rythmé par le travail et la prière, entre les champs et la chapelle. “Le religieux ne possède rien, ni bien matériel, ni bien immatériel. Les habits qu’il porte, le stylo qu’il utilise ne lui appartiennent pas”, dépeint l’ingénieur agronome et théologien Benoît-Joseph Pons qui a étudié l’économie monastique. Un sens de l’ascèse, en somme, acquis bien avant l’appel à la modération lancé en pleine crise climatique.

“Les fondements de la sobriété monastique reposent sur une tradition de quinze siècles. À une époque où la question environnementale ne se posait pas”, poursuit le chercheur. La sœur Marie-Emmanuelle, chargée de l’hôtellerie dans l’abbaye de Saint-Eustase dans les Landes depuis plus de trente ans, a pris peu à peu conscience que “son mode de vie allait dans le sens des réflexions écologiques actuelles et pouvait correspondre au monde de demain”.

En 2022, WE DEMAIN a noué un partenariat avec le Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes (CFPJ). Onze jeunes journalistes en contrat de professionnalisation ont travaillé à la production d’une série d’articles autour du thème de la sobriété. Retrouvez ici l’ensemble des sujets publiés sur la question.

Sobriété : « C’est du bon sens que de ne pas jeter à tout-va »

Elle évoque notamment la frugalité des repas des neuf sœurs du monastère. Ils sont issus principalement des légumes du potager bio et des dons du supermarché du coin.« Ça a commencé il y a plus de dix ans, à un moment où il était interdit pour les commerces de donner les invendus”, confie la moniale, convertie depuis bien longtemps à la sobriété.

Ce magasin, situé vers le petit village landais d’Eyres-Moncube où se situe l’abbaye, leur offre des produits frais deux à trois fois par semaine. “C’est du bon sens que de ne pas jeter à tout-va, même si on dépasse un peu la date de péremption !”, martèle la prieuse qui condamne la société de surconsommation où le gaspillage fait loi. Nécessaires pour la survie de l’abbaye, les économies liées à ces dons sont un argument de poids. Les nonnes n’achètent plus que des pâtes, du riz et un peu de viande. 

Une approche écologiste pour rentabiliser

“Un certain nombre de monastères ont développé une attitude et une approche écologistes d’abord par besoin”, note l’agronome Benoît-Joseph Pons qui a mené l’enquête dans une vingtaine de monastères. Dans les Landes, l’abbaye Notre-Dame de Maylis, datant du 14e siècle, s’est convertie au bio dix ans plus tôt. Leurs plants de Maylis, cultivés selon une méthode traditionnelle, puis transformés en tisane ou en gélule, poussaient mal. Un changement de cap lié à une “nécessité”, regrette le bénédictin Bernard, du monastère d’En Calcat dans le Tarn. “C’est moins glorieux qu’une anticipation”, assène-t-il. 

Pour autant, si beaucoup de monastères sont entrés dans le monde de l’écologie pour survivre, la plupart continuent de suivre cette voie par idéologie. Et ont adopté la sobriété comme mode de vie. Du côté du monastère de Solan (Gard), les sœurs orthodoxes “veulent vivre en harmonie avec la terre nourricière pour une meilleure autonomie alimentaire”, lance le jardinier Brieuc. C’est lui qui soigne et amende les sols des cultures avec du compost et de la roche volcanique. Avec un budget minime, et sur les conseils de l’essayiste Pierre Rabhi, les sœurs ont converti leur domaine à l’agroécologie, ce lieu où le chant des cigales s’accorde à celui des cloches. Elles vendent ensuite une partie de leur production, transformée en vin, en pâtes de fruit ou en tapenade.

L’abbaye Sainte-Marie a développé une autarcie énergétique

Ce sont plutôt des fromages au lait cru de vache qui sont proposés à l’abbaye Sainte-Marie de la Pierre-qui-Vire. Là-bas, niché dans un bois sauvage du Morvan, une trentaine de frères vit en autarcie énergétique. “L’éloignement géographique nous a poussé vers cette indépendance”, peut-on lire sur leur site. Tout commence par l’installation d’une centrale hydroélectrique en 1960 dont ils consomment aujourd’hui un tiers de la production annuelle. Le reste est revendu à ERDF.

Quarante ans plus tard, une chaufferie à plaquettes de bois a été construite et assure la chauffe des treize bâtiments du monastère. Et un méthaniseur récupère la bouse de vache pour produire de l’électricité. Ces structures permettent aux bénédictins d’avoir une empreinte carbone faible grâce aux énergies renouvelables utilisées.

Former les chrétiens à l’écologie et à la sobriété

Ainsi traditionnellement isolés du monde extérieur, certains monastères ont décidé d’ouvrir leur cloître pour partager leur savoir-faire. A Solan, Brieuc, formé pour s’adapter au réchauffement climatique, aime enseigner ce qu’il a acquis progressivement aux nombreux stagiaires accueillis. “On organise aussi quelques formations pour les monastères qui veulent intégrer ces pratiques de sobriété. On a déjà reçu des catholiques, des bouddhistes…”, raconte le jardinier. 

Toujours dans le sud de la France, mais cette fois-ci dans le Tarn, le frère Bernard organise des journées écologiques pour sensibiliser les enfants à ces questions. Un goût pour la transmission que le chercheur Benoît-Joseph Pons explique par la tradition monastique. Celle de la “fraternité des religieux envers les membres de la communauté et de l’humanité en général”.

À ce titre, le moine d’En Calcat veut aller plus loin et proposer des mini-formations de plusieurs jours au sujet de l’écologie intégrale. Entériné par le pape François II dans son encyclique Laudato Si (2015), ce concept promeut une écologie transcendantale, environnementale, morale, sociale et économique. “On ne veut pas simplement parler du bio !”, sourit le frère Bernard. 

Autrice : Anaïs Meynier.

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