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Double peine : face au réchauffement climatique, les plus défavorisés sont aussi les plus exposés

Alors que le changement climatique s’accélère partout sur la planète, un nombre croissant d’études suggère que l’exposition à la chaleur, cumulée à l’exposition à d’autres facteurs environnementaux, tels que la pollution de l’air ou l’absence de végétation, peut accroître les vulnérabilités en matière de santé. Cela est d’autant plus vrai que les populations les plus exposées sont souvent aussi les plus défavorisées. Protéger au mieux la santé nécessite donc de mieux comprendre les interactions entre expositions environnementales et défaveur sociale.

Partant de ce constat, nous avons caractérisé finement l’exposition à la chaleur, la pollution de l’air et au manque de végétation en France continentale entre 2000 et 2018. Ce travail, mené en collaboration entre Santé publique France et l’Inserm, nous a permis de définir des « points noirs environnementaux » et d’en décrire les évolutions dans le temps et l’espace, tout en explorant leurs associations avec la vulnérabilité sociale.

Les populations les plus défavorisées sont aussi les plus exposées

Ces dernières années, des études menées en Europe et aux États-Unis ont révélé que les zones géographiques qui cumulent les expositions à de multiples facteurs de stress environnementaux sont aussi souvent celles dans lesquels résident les populations les plus défavorisées sur le plan socio-économique. Ces habitants déjà vulnérables peuvent ainsi être davantage exposés à la chaleur, à la pollution de l’air, ou disposer de moins d’espaces verts.

Or, il est aussi désormais connu que le cumul de plusieurs de ces expositions environnementales peut avoir des effets synergiques sur la santé. Par exemple, l’exposition à la chaleur et à la pollution de l’air ambiant augmente le risque des maladies cardiovasculaires et respiratoires.

À l’inverse, la végétation joue non seulement un rôle protecteur contre la chaleur et la pollution de l’air ambiant, mais elle présente également de nombreux effets positifs sur la santé, améliorant par exemple la santé mentale ou les fonctions cognitives. Ceci est notamment dû au fait que les espaces végétalisés contribuent à réduire le stress, à améliorer la cohésion sociale et à inciter à l’activité physique.

Étudier les effets du cumul de la chaleur, de la pollution et du manque de végétation

Malgré une littérature scientifique très abondante, certaines questions demeuraient jusqu’ici en suspens. Ainsi, aucune étude n’avait pris en compte le cumul des trois expositions (à la chaleur, à la pollution de l’air, au manque de végétation), qui sont pourtant très interdépendantes du fait de processus physico-chimiques partagés. Par exemple, certaines conditions météorologiques (jours chauds, ensoleillés) peuvent être favorables à l’augmentation des concentrations de certains polluants de l’air. La présence de végétation en ville permet quant à elle de réduire la température (ombre, évapotranspiration).

En outre, de nombreuses études ont été menées à l’échelle locale, sur des périodes relativement courtes (un ou deux ans), mais aucune n’avait été conduite, de manière très précise, à l’échelle de la France et sur un temps long.

Ce nouveau travail dessine les tendances spatio-temporelles des expositions à la chaleur, à la pollution de l’air et au manque de végétation en France continentale entre 2000 et 2018 et permet de définir des « points noirs environnementaux », tout en explorant les associations éventuelles avec les indicateurs de défaveur sociale.

Détermination des « points noirs environnementaux »

Les points noirs environnementaux sont entendus ici comme des zones de cumul où les populations sont potentiellement exposées à de multiples nuisances environnementales : exposition à la chaleur, à la pollution de l’air et à l’absence de végétation.

Afin de mener à bien cette étude, nous nous sommes intéressés à 48 185 districts de recensement français (échelle infracommunale de l’IRIS – Ilots Regroupés pour l’Information Statistique). Nous avons compilé et analysé, pour la période 2000-2018 plusieurs types de données : indices européens et français de défaveur sociale (respectivement EDI et FDep), températures ambiantes quotidiennes, concentrations en particules (PM2,5 et PM10), en dioxyde d’azote et d’ozone, et indice de végétation.

Des valeurs de référence ont été choisies pour caractériser la (sur)exposition par rapport aux seuils de l’Organisation mondiale de la santé pour la pollution de l’air, et aux moyennes climatiques et régionales pour la température et la végétation.

Les deux indices de défaveur sociale prennent en compte des paramètres différents (l’EDI renseigne notamment sur le niveau d’éducation, le chômage, le surpeuplement du foyer, la monoparentalité, la possession d’une voiture, tandis que le Fdep renseigne sur les revenus médians, ainsi que la part de titulaires du baccalauréat, d’ouvriers et de chômeurs). Tous deux ont cependant en commun de s’appuyer sur des données issues des recensements pour estimer les caractéristiques socio-économiques des districts. L’indice de végétation reflète quant à lui la densité et la vigueur de la végétation.

Nous avons comparé les expositions environnementales sur la période 2000-2014 avec celles de la période 2015-2018. Par ailleurs, les associations entre les « points noirs environnementaux » et la défaveur sociale ont ensuite été évaluées par des analyses statistiques.

Plus de 4 millions de Français concernés

Les résultats obtenus indiquent qu’en moyenne, plus de 4 millions de personnes vivaient dans des « points noirs environnementaux », autrement dit des zones cumulant les plus fortes surexpositions à la chaleur, à la pollution de l’air et au manque de végétation. L’un des points centraux de notre travail est la mise en évidence que la défaveur sociale importante est fortement associée, dans les zones urbaines, au risque de vivre dans un « point noir environnemental ». Cette association n’est en revanche pas retrouvée dans les zones rurales.

En d’autres termes, lorsque l’on vit en ville, le fait d’être socialement défavorisé prédispose à vivre dans des lieux qui cumulent les plus fortes expositions environnementales.

Nos résultats indiquent également que la période allant de 2015 à 2018 a été bien plus chaude que la période de 2000 à 2014, confirmant d’autres travaux qui faisaient déjà état de ce phénomène.

Ils révèlent aussi des différences importantes entre les zones rurales et urbaines. Ainsi, entre 2000 et 2018, les districts urbains ont été généralement plus exposés à la chaleur estivale et à la pollution de l’air que les districts ruraux, tout en ayant moins de végétation.

Les concentrations de polluants dans l’air ont quant à elles diminué au cours de cette période, mais elles restaient tout de même supérieures, en 2018, aux seuils préconisés par l’Organisation mondiale de la santé.

Un outil pour les scientifiques ainsi que pour les parties prenantes

Ces résultats constituent une ressource précieuse pour toutes les équipes de recherche qui travaillent sur les politiques climatiques et/ou sur la santé environnementale.

Les indicateurs d’expositions environnementales construits dans le cadre de cette étude vont être mis à disposition sur le site data.gouv.fr et pourront être utilisés par ceux qui le souhaitent dans de nouveaux travaux sur les effets de la température, de la pollution de l’air et la végétation sur la santé et les inégalités sociales de santé.

Dans nos futurs travaux, nous utiliserons ces indicateurs pour évaluer les effets cumulés de la chaleur, la pollution de l’air et l’absence de végétation, sur la santé du nouveau-né, en tenant compte également des caractéristiques sociales.

Mais cette étude n’est pas seulement utile aux scientifiques : toutes les parties prenantes, notamment les décideurs politiques, peuvent s’en saisir. Ces outils de comparaisons interterritoires, à une échelle spatiale fine et sur une période de temps longue, peuvent apporter des éléments de réflexion pour la mise en place de mesures d’aménagement urbain et d’adaptation au changement climatique. Ils constituent une opportunité supplémentaire de se saisir de la question de la justice environnementale, qui est aussi une question d’égalité sociale et de santé publique…

À propos des autrices :
Johanna Lepeule.
Chercheur, Institut pour l’Avancée des Biosciences Centre de Recherche, Inserm.
Lucie Adélaïde. Doctorante en épidémiologie à Santé publique France et à l’Inserm, associée au Réseau doctoral en santé publique coordonné par l’École des hautes études en santé publique (EHESP), Inserm.
Mathilde Pascal. Épidémiologiste – chargée de projet scientifique air, climat et santé, Santé publique France.
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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