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Jean-Louis Étienne : « Aller à l’idéal tout en comprenant le réel »

Médecin et explorateur, ambassadeur de l’UICN, Jean-Louis Étienne coordonne l’expédition Polar Pod. Pour WE DEMAIN, il revient sur le phénomène des « jeuniors ».

Le 17/05/2022 par Armelle Oger
Jean-Louis Etienne
Jean-Louis Étienne en 2008. Photo : Medef / Wikipédia.
Jean-Louis Étienne en 2008. Photo : Medef / Wikipédia.

Explorateur des paradis blancs, ce médecin fut le premier à atteindre le pôle Nord en solitaire. Ambassadeur des pôles et de l’océan pour l’UICN, Union internationale pour la conservation de la nature, Jean-Louis Étienne coordonne aujourd’hui, au cœur des « 50e hurlants », l’expédition Polar Pod, improbable navire vertical qu’il a conçu pour étudier le rôle de l’océan sur le climat. Pour WE DEMAIN, il revient sur la problématique des « jeuniors ».

WE DEMAIN : Les « jeuniors » peuvent-ils se sentir responsables de l’état de notre planète ?

Jean-Louis Étienne : C’est vrai qu’on a perdu beaucoup de temps. En 1990, nous avions fait une conférence avec Claude Lorius [glaciologue ayant contribué par ses travaux sur les carottes glaciaires à la compréhension du changement climatique, ndlr]. Je me souviens encore de sa phrase : « Le processus est enclenché. » Nous avons longtemps cru que ce qu’on envoyait dans l’atmosphère n’avait pas de conséquences. « Nous n’avions pas assez de recul pour savoir si l’homme est vraiment responsable » : dans les milieux scientifiques, la prudence était de mise.

Pour certains, comme Claude Allègre, ce réchauffement, c’était juste une « fébricule », une petite fièvre. Vous nous avez alertés, vous les jeunes, et vous avez eu raison. Nous ne sommes jamais assez sensibles aux alertes des jeunes. Nous avons besoin de votre intelligence. De votre imagination. Je ne crois pas à une fracture entre les générations, il ne faut pas être contre nous, mais pour vous !

La foi dans le progrès : un leurre ?

Nous avons grandi dans un monde où tout avait été détruit. Il a fallu reconstruire. Et nous avons  : l’homme est un mutant surdoué. Nous avons alors vécu dans un monde de l’énergie facile, celui de la civilisation carbonée. Dans l’idée que le progrès technologique était riche de promesses. Je regrette un peu que, chez les jeunes, il n’y ait pas d’émerveillement scientifique mais une certaine défiance. La solution au péril climatique, elle est comportementale bien sûr, mais aussi technologique. Ne serait-ce que pour décarboner nos modes de vie.

A lire aussi : Les “jeuniors” et l’environnement : que savent-ils et que veulent-ils transmettre ?

L’arme fatale, c’est la pédagogie ?

Oui ! A tous les niveaux. J’ai commencé avec Editel, le Minitel de l’Education nationale ! Aujourd’hui, il y a Internet. Je suis très présent dans les collèges, les lycées. La mission Polar Pod comporte ainsi un volet pédagogique avec un suivi de ses avancées du primaire au lycée. Je vais aussi dans les entreprises. Les grandes entreprises ont quasiment toutes des objectifs de durabilité. Je veux croire qu’elles sont convaincues de l’importance de ces derniers.

Et pour sensibiliser les seniors ?

Dans mes conférences, il y a beaucoup de retraités. Je leur dis que pendant le Covid, ils ont peut-être mis un peu d’argent à la Caisse d’épargne et je leur parle des panneaux solaires qu’ils pourraient installer sur leur toit. Des subventions possibles. Je leur dis d’aller acheter de l’isolant pour leurs combles. On leur donne les coûts. Je leur explique que c’est rentable : leur lessive du mardi, elle tournera à moindres frais… Mais surtout je leur explique qu’ils vont être acteurs de quelque chose d’essentiel. Souvent, quand ils viennent faire dédicacer mon livre, ils me disent « Vous m’avez donné une idée ! » Il ne faut pas seulement faire des constats, mais apporter des solutions.

Usage de la voiture, consommation de viande : deux reproches des plus jeunes…

La voiture fut pour la plupart des boomers une formidable révolution de mobilité. Quand on ne vit pas dans une grande ville, il est difficile de s’en passer. Quant à la viande, notre génération a été élevée avec l’idée que c’était un acquis social, un plus pour la santé. Dans les milieux modestes, le poulet du dimanche était une fête : c’est mon grand-père qui avait le privilège de le découper. Moi, je suis un omnivore durable !

Un reproche de la part du senior que vous êtes ?

La culture urbaine n’intègre pas le fait de pouvoir faire soi-même, réparer. Avant de faire des études de médecine, j’ai fait un CAP de tourneur-fraiseur, je suis un manuel. C’est formidable de se dire qu’avec ses dix doigts, on peut se construire une cabane dans les bois (ce que j’ai fait !), se nourrir grâce à son potager…

La sobriété version « jeunior » ?

Le boomer a souvent un devoir de sobriété prôné par… son médecin ! Ne serait-ce que parce qu’il est à la retraite, il est devenu par obligation plus sobre. Les jeunes prennent plus souvent l’avion que les « jeuniors » et consomment beaucoup plus d’énergie numérique.

Idéal et réalité sont compatibles ?

Il faut aller au bout de ses rêves, de ses convictions. Ne pas se laisser aller à la tendance de l’abandon, du changement de vie. Il faut pour cela prendre en compte la complexité des problèmes : on sait bien, par exemple, qu’on ne fera pas sans le nucléaire. « Aller à l’idéal tout en comprenant le réel », comme disait Jean Jaurès dans son discours à la jeunesse de 1903.

A lire: Explorateurs d’océans, par Jean-Louis Etienne, éd. Paulsen, 224 pages, 21 euros.

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