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“Ce qui est effrayant, c’est que, même si l’Homme n’est pas partout sur Terre, son empreinte l’est”

Anna Bang Kvorning est une jeune activiste Danoise passionnée de géologie et de banquise. Rencontre.

Anna Bang Kvorning
La Danoise Anna Bang Kvorning, 27 ans, est une géologue engagée pour la planète. Crédit : Astrid de Rengervé et Carla Dominique.
La Danoise Anna Bang Kvorning, 27 ans, est une géologue engagée pour la planète. Crédit : Astrid de Rengervé et Carla Dominique.

Du haut de ses 27 ans, Anna Bang Kvorning a déjà tout d’une grande géologue. Spécialisée dans l’étude des sédiments marins de la région Arctique, elle effectue un doctorat à la prestigieuse Commission géologique du Danemark et du Groenland (GEUS) à Copenhague. Sa rencontre nous a énormément marquées. Déterminée et ambitieuse, cette jeune Danoise est parvenue à intégrer un milieu très masculin, et mène de front ses expéditions scientifiques et sa vie de jeune maman. Elle casse les codes et nous inspire par son métier aussi passionnant que terrifiant, aux premières loges du dérèglement climatique.

Changearth Project est une série de portraits de jeunes engagés pour la transition écologique, partout en Europe. Co-créé par deux étudiantes, Astrid et Carla, ce projet vise à mettre en lumière ces jeunes qui se mobilisent en faveur du climat et de la biodiversité, et à inspirer les autres à faire de même. Tout au long de l’été, WE DEMAIN va publier une fois par semaine l’un de ces portraits engagés.

Depuis toujours très attachée aux enjeux climatiques

Anna a toujours été intéressée par les enjeux climatiques, ses parents étant tous deux très engagés. Néanmoins, c’est à 19 ans, lors d’un voyage au Malawi avec une ONG, qu’elle a pour la première fois observé d’elle-même les effets directs du réchauffement climatique. C’est en rentrant de cette mission qu’elle a choisi d’étudier la géologie. Par la suite, elle s’est prise de passion pour l’Arctique lors d’un échange dans la région du Svalbard. “L’Arctique, très sensible au changement climatique, constitue un endroit unique pour étudier ses effets“. La jeune femme était également attirée par cet environnement extrême aux températures particulièrement basses, qui constitue l’habitat des ours polaires. 

Sa plus grande inspiration est la femme qui a supervisé toutes ses études: Sofia Ribeiro. C’est une des rares chercheuses féminines qu’elle a pu rencontrer durant ses études et cette dernière défend la place des femmes dans la science. Anna a obtenu son doctorat juste avant de donner naissance à sa fille. Elle profite aujourd’hui de son congé maternité jusqu’à ce que son mari prenne la relève. Tous deux ont décidé de partager le congé parental, puisque la jeune femme doit se rendre au Groenland dans le cadre de son doctorat. Au moment de notre rencontre, Anna venait tout juste de terminer sa formation et de préparer ses bagages pour 3 semaines de travail sur le terrain.

Son travail de géologue au GEUS

Le GEUS (Geological Survey of Denmark and Greenland) est une institution publique qui fait partie du Ministère du climat danois. Il rassemble, entre autres, des physiciens et ingénieurs en modélisation informatique qui travaillent aussi bien sur la calotte glaciaire que sur les risques de tsunamis ou la protection des eaux. Anna fait partie du département de glaciologie et climat, et s’intéresse particulièrement au Groenland.

Son travail consiste à reconstruire les variations climatiques passées afin d’obtenir une base de référence pour les changements actuels. Cela passe notamment par une meilleure compréhension de la façon dont l’évolution de la cryosphère (l’eau sous forme solide, y compris la banquise et les calottes glaciaires) et l’augmentation de l’eau de fonte (l’eau libérée par la fonte de la neige ou de la glace) affectent les écosystèmes autour du Groenland. Une fois par an, des membres de son département se rendent au Groenland pour effectuer des recherches sur le terrain. Au cours de ces expéditions, ils collectent de nombreuses carottes de sédiments: des échantillons issus du milieu marin qu’ils analysent ensuite pendant plusieurs mois dans les laboratoires.

L’étude des algues pour comprendre les variations de la banquise

Anna étudie ainsi les prélèvements de sédiments issus de différentes couches, qui représentent chacune une certaine période dans le temps. Tout d’abord, ces échantillons sont datés, puis différentes méthodes lui permettent de reconstituer l’environnement passé. La jeune femme travaille principalement avec un type d’algues appelé dinoflagellés. Elle utilise un microscope pour examiner et compter les différentes espèces de dinoflagellés présentes dans chaque échantillon, chacune étant caractéristique d’un environnement spécifique.

Par exemple, lorsqu’elle trouve à plusieurs reprises un type particulier d’algue qui vit dans un environnement difficile avec des températures basses et de la banquise, elle en déduit que l’environnement à cette période-là devait être plus froid qu’actuellement. A partir des algues et d’autres méthodes dont les biomarques, elle tente de reconstituer les variations de la banquise dans le temps. C’est aussi une manière de comprendre ce qu’il se passera lorsque la banquise d’été disparaîtra. Ce que disent souvent les géologues, c’est que “le passé est la clé de l’avenir“.

Entre variations naturelles du climat et réchauffement induit par l’Homme

Les variations naturelles du climat s’expliquent par la distance de la Terre par rapport au Soleil : dès lors que la planète reste suffisamment longtemps éloignée du soleil, de la glace peut être créée. Lorsqu’on remonte le temps, on voit qu’il a existé des périodes plus chaudes que celle que nous vivons actuellement. Mais ce que nous observons aujourd’hui n’est pas naturel, car les variations des températures sont beaucoup trop rapides. 

Les dernières conclusions du GIEC montrent que la banquise d’été disparaîtra d’ici 2030 (et donc la banquise épaisse pluriannuelle). Cela provoquera une grande variation de la biodiversité marine, mais aussi des migrations humaines. Pour résumer le problème, nous voulons tous un niveau de vie très élevé. Nous voulons pouvoir manger de la viande, conduire une voiture, partir en vacances tous les étés… Mais cela implique des émissions de CO2 trop importantes pour la planète.

La hausse globale des températures qui en résulte provoque la disparition de la banquise d’été. La surface blanche va alors se muer en une surface sombre. Or, ce phénomène aura des conséquences sur l’effet dit Albédo (Tout corps réfléchit une partie de l’énergie solaire qu’il reçoit): un corps sombre absorbera davantage les rayons du Soleil. Cela se traduira finalement par une fonte des glaces d’autant plus importante, selon un mécanisme de feedback positif – ou boucle de rétroaction positive -.

Un fort engagement personnel, jusque dans la maternité

Les études et le travail d’Anna ont grandement contribué à son engagement dans sa vie personnelle. Lorsqu’au Svalbard, une région désertique, elle a observé le spectacle terrible de plages remplies de déchets (roues de voitures, filets de pêche, jouets en plastique, cotons tiges…), elle a réalisé que ce qui est effrayant est que “même si l’Homme n’est pas partout sur Terre, son empreinte l’est“. Au cours de ses autres expéditions, elle a été témoin de la disparition de la banquise. Et d’une triste conséquence du changement climatique : des ours polaires se nourrissant d’œufs de poisson au lieu des phoques, car ces animaux sont en train de disparaître.

Avoir un bébé a toujours été le plus grand rêve d’Anna. Néanmoins, il est important pour elle de réduire l’empreinte environnementale de sa fille au maximum. Par exemple, en lui achetant des vêtements de seconde main. Elle l’élève aussi avec un régime végétarien (elle est inscrite à une crèche végétarienne). Finalement, lorsque sa fille sera plus âgée, elle compte bien l’éduquer aux enjeux climatiques, puisqu’ils représentent le plus gros problème auquel nous sommes aujourd’hui confrontés.

Anna a aussi enseigné les questions climatiques à des lycéens. Son approche est toujours la même : ne pas les culpabiliser en leur disant ce qu’ils devraient faire. Elle préfère leur expliquer ce qu’il est possible de faire et leur donner des sources d’inspiration. Elle est évidemment inquiète pour le futur, et s’interroge surtout sur l’avenir de l’humanité : comment nous comporterons-nous les uns avec les autres lorsque nous serons confrontés à de plus en plus de catastrophes météorologiques extrêmes et aux déplacements de millions de réfugiés climatiques ? 

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