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Les auto-constructeurs d’éoliennes préparent l’après-apocalypse

À la fin des années 1970, le hippie Hugh Piggott rédige un manuel pour fabriquer sa propre éolienne. Depuis, une communauté mondiale, représentée par l’association Tripalium en France, améliore et diffuse cette technologie. L’objectif : renforcer l’indépendance énergétique des particuliers.

Le 08/10/2014 par WeDemain
Jay Hudnall monte une éolienne Piggott © scoraigwind
Jay Hudnall monte une éolienne Piggott © scoraigwind

Dans « How to rebuild our world from scratch  » (comment reconstruire notre monde en partant de rien), l’astrobiologiste Lewis Dartnell s’interroge. Si notre société venait à s’effondrer demain, si nous perdions tout les savoirs et les technologies accumulés depuis des siècles, que transmettre en priorité aux survivants de l’apocalypse ? Quel livre leur mettre dans les mains, pour qu’ils puissent reconstruire une civilisation ?

Éolienne low-tech

L’un de ces livres serait peut-être le manuel de Hugh Piggott. Au milieu des années 1970, Hugh fait partie de ces « hippies désireux de revenir à la terre ». Le jeune écossais s’installe sur la presqu’île de Scoraig. Des terres désertiques, balayées par les vents du nord… et coupées du réseau électrique. L’homme se lance alors dans le projet un peu fou de construire sa propre éolienne. Sans grandes connaissances initiales, il bidouille, doit s’y reprendre à sept fois, mais finit par obtenir une machine bipale fonctionnelle, conçue sur la base d’une dynamo de Jeep. Impressionnés, ses voisins lui demandent alors de leur en fabriquer une. Puis une autre. Puis une autre…
 
Aujourd’hui, une centaine de hippies vivent – sans se priver de machines à laver – sur l’île de Scoraig, entièrement alimentée par les éoliennes Piggott. Surtout, Hugh a tiré un livre de son expérience, A wind turbine recipe book , pour permettre à qui le veut de construire, lui aussi, son éolienne maison à partir de matériaux rudimentaires. Ce manuel a aujourd’hui fait le tour du monde, trouvant un second souffle grâce à Internet.

120 éoliennes Piggot en France

L’« éolienne Piggot » est résolument « low-tech » : utilisation de matériaux de base (bois, acier) et recyclés (comme les roulements de vieilles voitures), fabrication bon marché, bonne durée de vie. On est loin des immenses parcs éoliens qui culminent à 200 mètres de haut en pleine mer. En France, l’association Tripalium organise depuis 2010 des stages d’auto-construction et vend des composants pour montrer sa propre éolienne, à partir des modèles de Piggot. Avec une trentaine de membres actifs, elle revendique 120 éoliennes auto-construites en activité et trente autres en cours de fabrication.

[Vidéo] Reportage de la web-série documentaire Sideways sur Tripalium

Construisons ensemble – Auto construction d’éoliennes from Side Ways on Vimeo.

À la tête de Tripalium, Jay Hudnall, un Américain originaire de Washington, arrivé en France en 2001. « On fait des stages chez nous, à Valence, où on peut se déplacer chez les gens qui nous hébergent le temps qu’on monte leur éolienne. Chaque stage est unique, raconte Jay. Je me souviens de ce chalet, perdu dans les montagnes du Vercors, sans téléphone ni Internet, ni même eau courante, très loin de tout magasin. On a vécu en autonomie complète pendant une semaine, utilisant un panneau solaire pour faire marcher les outils qui fabriquaient, à partir de matériaux trouvés sur place, les pales de la future éolienne Piggot ! » Prochain étape, sans doute plus confortable, dans un joli château des Yvelines.

« Besoin de personne »

Une éolienne montée par Tripalium fournit, selon le modèle et la force du vent, entre 500 Wh et 8 KWh par jour. Pas de quoi, même au plus fort de son rendement, alimenter un foyer, qui consomme en moyenne autour de 20 KWh par jour. Assez cependant pour faire des économies sur la facture. Mais pour Jay, l’essentiel est ailleurs. « On appuie sur l’interrupteur et l’ampoule s’allume sans qu’on comprenne comment. Nous consommons l’énergie, déconnectés de sa fabrication. Voir comment produire un KWh en construisant son éolienne permet de conscience du caractère précieux de l’électricité. »

Au sens propre comme figuré, c’est bien l’« empowerment » des individus qui motive Jay. Une philosophie pas si éloignée des considérations post-apocalyptiques de notre astrophysicien. « Supposez que toutes les grandes sociétés industrielles viennent à disparaître. Ou trouveriez vous les pièces de rechange pour les éoliennes sophistiquées ? Tripalium diffuse le savoir-faire pour fabriquer sa propre énergie, sans l’aide de personne », explique Jay. Récemment, Tripalium a traduit en français, complété et réactualisé le livre de Hugh Piggott. Car la technologie imaginée dans les années 1970 pour être la plus accessible possible n’a pas fondamentalement changée.

Communauté mondiale

En France, ils sont une trentaine de membres actifs à oeuvre, le plus souvent à temps partiel, au sein de l’association. « Certains, comme moi, sont devenus formateurs après avoir participé à un stage », raconte Jay, qui a lui quitté son job dans une « boite de com’ sur les Champs-Élysées » pour s’investir dans la communauté à plein temps.

Au Colorado (États-Unis), l’association Otherpower propose elle aussi des stages, livres et matériaux pour « fabriquer son énergie à partir de rien », et revendique 300 éoliennes installées. Le mouvement se développe aussi au Sénégal, où un stagiaire de Tripalium est parti installer des éoliennes dans les villages isolés, une source d’énergie « vraiment rentable par rapport aux groupes électrogènes », selon Jay. À Madagascar, 40 éoliennes ont également été montées.
 
Forte de 1 146 membres, l’association mondiale Windempowerment regroupe tous ces acteurs : une quarantaine d’ONG et d’entreprises sociales qui installent des éoliennes Piggott en Namibie, au Pérou ou au Cambodge, le plus souvent dans les communautés rurales isolées. Du 3 au 7 novembre, Windempowerment rassemblera sa communauté à Athènes. Au programme : conférences, débats et ateliers autour de l’éolien citoyen. Entre autres projets examinés, un système de monitoring (enregistrement) de la production électrique éolienne avec carte informatique Arduino. Preuve que l’on peut-être « low-tech » et vivre avec son siècle.
 

Côme Bastin
Journaliste We Demain
Twitter : @Come_Bastin

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