Notre concentration et notre mémoire déclinent : Internet nous rend-il con ?

Enquête / à lire dans la revue

I Publié le 17 Mars 2016

En 2000, la mémoire immédiate permettait de capter un message durant douze secondes. En 2013, cette durée chute à huit secondes. L’attention d’un poisson rouge est estimée, elle, à neuf secondes… Ce constat accablant résume à lui seul l’impact du numérique sur les accros des écrans en tous genres. Enquête.


Image d'illustration (Crédit : DR)
Image d'illustration (Crédit : DR)
Ça y est, le point de fusion est atteint. Mon cerveau grésille comme une tranche de lard dans la poêle. La réunion s’éternise, aucune décision n’a été prise. Une femme devant moi explique quelque chose dans une langue incompréhensible, qui ressemble à du français. Il me reste trente-sept emails à consulter sur les quatre-vingt-trois reçus aujourd’hui, dont quinze exigent une réponse immédiate.

À ce moment, mon copain Joël m’envoie des photos de poulpes, une belle inconnue veut être mon amie sur Facebook et, dans un coin de l’écran, Gerry Roslie, chanteur des Sonics, hurle (mais j’ai coupé le son) "Psycho", son tube de 1966. Chaque minute, mon portable vibre de messages énervés venant d’un interlocuteur obscur mais je n’y prête plus attention car je viens d’acheter un chapeau à plume sur eBay, et Amazon me propose l’expédition gratuite. Ou l’inverse.

La réunion s’achève dans la plus totale confusion. Nous sommes tous épuisés à n’avoir rien fait. Il me reste sept onglets à fermer avant d’éteindre l’ordinateur quand -apparaît la citation latine que je cherchais : Habent sua fata libelli (les livres ont leur destinée). Celle d’Internet serait-elle de me rendre fou ?


Image d'illustration (Crédit : USA Up All Night/Wikimedia Commons)
Image d'illustration (Crédit : USA Up All Night/Wikimedia Commons)
Oui, semble répondre Michael Pietrus, psychologue à l’université de Chicago. Lors d’une conférence remarquée, qui s’est tenue en mars 2015, à Austin (Texas), il a soutenu une hypothèse provocante : Et si l’usage intensif d’Internet s’apparentait à une véritable pathologie, un trouble de déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDHA) ?

Le phénomène touche 11 % des jeunes entre 4 et 17 ans et 20 % des étudiants aux États-unis (aucune étude quantifiée n’est disponible pour la France). C’est la deuxième cause de maladie chez les jeunes Américains, après l’asthme.
 
"Nous ne disons pas qu’Internet ou les médias sociaux provoquent le TDHA, avance prudemment Pietrus. Mais Internet peut agir sur le fonctionnement mental de différentes façons, qui peuvent imiter et, dans certains cas, exacerber des troubles de l’attention déjà présents."

Le ninja, le pragmatique et l'ambidextre

L’attention en continu est constamment partielle et fragmentée. "Les jeunes adultes sont tout le temps branchés sur la recherche de nouveautés, un œil sur le clavier et l’autre sur le portable", dit Michael Pietrus. Les grandes entreprises comme Microsoft ont également détecté cette baisse des capacités d’attention chez les boulimiques de la Toile.

Car l’enjeu est majeur : Comment vendre du temps de cerveau disponible aux publicitaires si la cible est déconcentrée ? Chez Microsoft, le département consacré aux études pour les annonceurs a déterminé trois grands types de comportements sur le Web : "le ninja", qui ne se laisse distraire de son travail à aucun prix, "le pragmatique"
, qui suit un match de foot PSG-Marseille tout en rédigeant son rapport, et "l’ambidextre", qui fait mille choses à la fois.

Lequel êtes-vous ? Les chercheurs du géant informatique sont arrivés à une statistique hallucinante : désormais 86 % des consommateurs ont un œil sur un autre écran quand ils regardent la télévision, jouent à un jeu vidéo ou surfent sur le Net.


Satya Nadella, directeur général de Microsoft, résume bien la situation : "Nous sommes passés d’un monde où les possibilités de l’ordinateur étaient réduites à un autre où elles sont presque sans limites. Aujourd’hui, les capacités d’attention humaine sont une ressource rare, qu’il faut exploiter." 

En 2014, les chercheurs de la compagnie ont examiné deux mille étudiants canadiens avec des méthodes quantitatives et d’autres issues de la neurophysiologie. Les premières phrases du rapport sont rassurantes.

Retrouvez la suite de cet article dans We Demain n°13.     
Guillaume d'Alessandro.








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