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La météo, un bien commun en passe d’être privatisée ?

Le système météorologique mondial, qui permet de prévoir les tempêtes ou les inondations, est en passe de devenir une marchandise aux mains des géants des technologies. Dans son livre*, Andrew Blum alerte sur les risques de cette dérive.

Le 28/12/2020 par Jean-Louis Marzorati
Le satellite GPM Core Observatory, développé conjointement par la Nasa et son homologue japonaise Jaxa, mesure les précipitations au niveau mondial pour mieux prévenir notamment les catastrophes naturelles. (Crédit : Nasa)
Le satellite GPM Core Observatory, développé conjointement par la Nasa et son homologue japonaise Jaxa, mesure les précipitations au niveau mondial pour mieux prévenir notamment les catastrophes naturelles. (Crédit : Nasa)

Cet article est paru dans WE DEMAIN n°28, sorti en Novembre 2019, toujours disponible sur notre boutique en ligne

En juin 2019, les 187 pays et les 6 territoires membres de l’Organisation météorologique mondiale (Le Vatican n’en fait pas partie, sans doute parce qu’il a une ligne directe avec le ciel…) ont tenu leur congrès quadriennal à Genève. Les travaux et les décisions ont été à l’aune des alarmes croissantes concernant le climat. “L’OMM est de plus en plus nécessaire à la société, a signifié son secrétaire général, Petteri ­Taalas. La lutte contre le changement climatique est un enjeu majeur pour le bien-être de l’humanité. L’OMM contribue aux mesures d’atténuation en livrant des faits scientifiques fondés sur l’observation et la modélisation à l’intention des décideurs, et joue un rôle majeur dans les politiques d’adaptation en favorisant l’installation de services d’alerte précoces multidangers.”

On peut certes retrouver ces préoccupations dans les thèmes du congrès précédent, celui de 2016, mais les mesures décidées cette fois par l’Organisation (pour ce qui est de son domaine) et qu’elle a exprimées dans le jargon souvent emphatique des administrations, sont plus agressives, plus volontaristes. Elles peuvent se résumer en deux mots, des mots de guerre  : mobilisation générale. Une mobilisation “axée sur le système Terre, armée d’un plan stratégique visant à faire tomber les barrières entre les différents domaines de recherche, à établir des liens plus étroits entre la science et les services d’une part, entre les services et les décideurs de l’autre”.

80  millions d’observations quotidiennes

Cette stratégie “ouvre la voie à une plus grande participation du secteur privé”, est-il encore dit dans le communiqué final. Ver dans le fruit d’une tradition séculaire  ? Les services météorologiques de tous pays ont en effet une longue histoire de partage gratuit de données et de services. Qu’en sera-t-il demain si ce travail d’observation est exécuté par des groupes privés et agrégé par les Google, Facebook, Amazon ? IBM, au début de 2019, a annoncé la création de son propre modèle météorologique global capable de fournir des prévisions rigoureuses pour des parties du monde – Afrique et Amérique du Sud notamment – qui doivent se contenter pour l’heure de prédictions plus générales. Le système d’IBM reposera sur les 80  millions d’observations quotidiennes collectées par les capteurs barométriques intégrés dans les smartphones. 

Comment la “weather machine”, objet du livre éponyme du journaliste américain Andrew Blum*, va-t-elle résister, comment va-t-elle s’adapter à ces bouleversements ? Ses services ont largement fait leurs preuves. L’OMM estime que leur valeur économique, sociétale (réduction des impacts des catastrophes naturelles, etc.) dépasse les 100 milliards de dollars annuels, pour un coût dix fois moindre. Les futurs disrupteurs de la météo verraient bien cette valeur “sociétale” se transformer en valeurs financières…

“Peace and love”

L’intention affichée par le congrès de l’OMM “d’ouvrir la voie à une plus grande participation du secteur privé” procède sans doute d’une diplomatie du “moins pire”. “Il y a, dans la communauté météorologique, un esprit de coopération internationale profondément enraciné, observait un congressiste australien. Et cette conscience “peace and love” est maintenant assombrie par la perspective de voir l’atmosphère devenir la source d’antagonismes néfastes.” Déjà, dans les années 1980-1990, fortement marquées du sceau de “l’axe” ultralibéral Reagan/Thatcher, la privatisation de services météo gouvernementaux aux États-Unis et en Grande-Bretagne avait poussé certains bureaux météorologiques à vendre les données que, depuis plus d’un siècle, ils échangeaient gratuitement. Une abomination pour l’OMM qui, en 2016, avait fait approuver par ses membres la “Résolution 40”, texte fondamental obligeant la communauté météorologique à délivrer “gratuitement et sans restriction les datas essentielles”. De ce libre-échange de datas dépend le fonctionnement de ce dispositif planétaire. La communauté météorologique scrute donc avec inquiétude les prémisses du scénario catastrophe contenues dans la volonté de l’administration Trump d’appliquer sa politique “industry-first” à la météo, c’est-à-dire de donner priorité au secteur privé pour sa gestion.

“Gratuit” n’existe pas dans le vocabulaire du privé. Pour répondre à l’appel de l’OMM et participer ainsi à l’amélioration du système météorologique mondial, les entreprises devront y trouver leur compte. Certaines, comme IBM, ont déjà fait le choix du cavalier seul et participent de ce système à deux niveaux, avec ceux qui peuvent payer pour de meilleures prévisions et ceux qui n’en ont pas les moyens. “Il y a déjà une énorme injustice face aux phénomènes naturels extrêmes, se lamente David Grimes, responsable du service météo canadien. Ils touchent les plus vulnérables, les plus démunis.” Alertés en amont par les services de l’OMM à l’approche d’un phénomène météo violent, ces pays, ces territoires menacés, peuvent prendre des mesures d’urgence comme l’évacuation des populations. Que feront-ils demain s’ils sont privés de ces informations cruciales ? “Combien de temps se maintiendra le système actuel de partage des datas entre les nations ?”, se demande Andrew Blum. “Quand devrait-il être supplanté par ces géants technologiques qui agissent souvent eux-mêmes comme des nations ? Il est le dernier vrai bastion de coopération internationale. Il dispense les seules informations qui ne sont pas corrompues par le commerce, par la publicité, par la partialité ou les fake news. En ce début d’une ère qui va voir la planète dévastée par les tempêtes, les inondations, les sécheresses susceptibles de mettre en péril l’ordre mondial, son existence est un réconfort.” 

*The Weather Machine. How we See Into the Future, par Andrew Blum, édition The Bodley Head, Londres, juin 2019.

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