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Au Kazakhstan, les victimes oubliées des essais nucléaires menés par l’URSS

Entre 1949 et 1989, l’URSS a mené 456 essais nucléaires dans le “Polygone” de Semipalatinsk, au Kazakhstan. Des centaines de milliers d’habitants irradiés, des dommages écologiques irréversibles… Histoire d’un scandale sanitaire méconnu.

Le 01/03/2021 par Julien Millanvoye
Kazakhstan
Le site de Semipalatinsk n’a fermé qu’en 1991, année de la dislocation de l’URSS. (Crédit : Pierpaolo Mittica/Parallelozero)
Le site de Semipalatinsk n’a fermé qu’en 1991, année de la dislocation de l’URSS. (Crédit : Pierpaolo Mittica/Parallelozero)

Semeï, anciennement Semipalatinsk, au Kazakhstan : 300  000 habitants, et une malédiction lancée le 29 aout 1949 par l’URSS, dont elle relevait alors en tant que république socialiste. Ce jour-là, les équipes d’Igor Kourtchatov, le responsable du projet nucléaire russe, opérant sous la direction de l’ex-dirigeant du NKVD Lavrenti Beria, parviennent à faire exploser leur toute première bombe atomique, officiellement baptisée “moteur à réaction spécial 1”, mais rapidement surnommée “Premier éclair” par les Russes ou ”Joe One” par les Américains, en référence à Joseph Staline.

Cet article a initialement été publié dans le numéro 32 de la revue WE DEMAIN, disponible sur notre boutique en ligne

Le test de l’engin (une réplique du “Fat Man” utilisé à Hiroshima) prend place dans un centre militaire ultra-secret, le “Polygone”, à tout juste 140 kilomètres de la ville et des civils, qui n’ont pas été prévenus. Pendant un demi-siècle, de 1949 à 1989, 456 essais nucléaires y seront menés, souterrains comme atmosphériques. Le site ne fermera que le 29 aout 1991, l’année de la dislocation de l’URSS. 

Aucune évacuation

Les habitants sont simplement avertis de l’imminence d’une explosion, invités à sortir de leur maison, qui risque de s’écrouler. L’armée leur enjoint également de ne pas regarder le flash lumineux qui en résulte, susceptible de bruler la rétine et de rendre instantanément aveugle. Mais personne ne leur dit alors que le test implique une arme nucléaire. Aucune évacuation n’a lieu.

Celles et ceux qui ont connu cette époque témoignent du fait que les évènements tenaient presque de la fête. Tout le monde dehors, tout le monde curieux… Tout le monde exposé aux radiations, sans le savoir. Le lendemain, les militaires remplaçaient les fenêtres détruites par l’onde de choc. Parfois, des médecins militaires sélectionnaient une bonne dizaine de résidents, et les emmenaient à l’hôpital subir des examens de toutes sortes – sans qu’on leur dise pourquoi, ni s’ils souffraient, ni de quoi ils étaient susceptibles de souffrir.

Kazakhstan
Mariya, 3 ans, réside à l’orphelinat pour enfants handicapés de Semeï. Elle souffre d’un handicap mental et d’une fente palatine. Crédit : Pierpaolo Mittica/Parallelozero)

À (re)voir : Kazakhstan : les victimes méconnues des essais nucléaires menés par l’URSS

Plus de 18 kilomètres carrés de terrains demeurent hautement irradiés et le resteront pendant des milliers d’années. La contamination, étalée en taches de léopard du fait des conditions météorologiques aléatoires, affecte au total 300 000 kilomètres carrés, soit une zone géographique grande comme l’Allemagne.

Pêche dans un lac irradié

À Semeï, dans les villes et villages alentour, la vie continue, comme en témoigne le travail de Pierpaolo Mittica, qui a réalisé ce reportage photographique. “Quand, avec mon collègue vidéaste, nous sommes allés filmer et photographier le lac formé dans le cratère créé par les explosions, nous étions équipés, grâce aux autorités, de combinaisons de protection intégrales anti-radiations, et d’un compteur Geiger qui indiquait 10 millisieverts par heure de rayonnements gamma (contre 0,8 dans des conditions normales)”, se souvient-il.

“Nous avons été très surpris de voir des habitants y pêcher tranquillement le poisson qu’ils mangeraient à midi. Ils n’étaient absolument pas conscients des risques sur leur santé [cancers, tumeurs, maladies cardiovasculaires, stérilité et, chez les enfants, de nombreuses malformations ou handicaps mentaux]. Mais on ne peut rien faire. On ne peut pas leur interdire l’accès au lac, à moins de laisser en permanence des équipes de policiers ou de gardiens, dont ne dispose pas le gouvernement de la province.”

Kazakhstan
Le mémorial aux victimes des essais nucléaires a été inauguré à Semeï le 29 aout 2001, dix ans jour pour jour après la fermeture du site. Depuis, se faire photographier devant est devenu un rituel pour les jeunes mariés. (Crédit : Pierpaolo Mittica/Parallelozero)

À peine devenu indépendant, en 1991, le Kazakhstan s’est lancé dans le démantèlement du Polygone, aujourd’hui achevé. Surtout, cette effroyable expérience a conduit le pays – dirigé de 1991 à 2019 par Noursoultan Nazarbaïev et aujourd’hui par un successeur désigné par ses soins –, à s’impliquer dans la lutte contre la prolifération des armes atomiques. Chaque année, le pays réaffirme devant l’Assemblée générale de l’ONU sa conviction qu’un monde totalement dépourvu de ces instruments de destruction est possible et souhaitable. C’est d’ailleurs le Kazakhstan qui est à l’origine de la journée internationale contre les essais nucléaires, qui depuis 2009 se tient le 29 aout, jour anniversaire de la détonation de “Premier éclair”.

Le Projet ATOM, une organisation issue du mouvement antinucléaire local Nevada-Semipalatinsk (en référence à l’État où eurent lieu les essais américains, là aussi avec de graves conséquences sanitaires pour la région), est aujourd’hui parrainé par Noursoultan Nazarbaïev et incarné par Karipbek Kouyoukov. Ce dernier, né sans bras du fait des essais de Semipalatinsk, est devenu un peintre à l’œuvre perturbante et surréaliste. Son imagination lui permet peut-être d’entrevoir un monde à jamais débarrassé de ces armes démoniaques. 

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