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Rencontre avec la première kogie dentiste

C’est fou ce que notre rapport aux dents peut dire de nos différences culturelles. Première dentiste diplômée issue du peuple Kogis, en Colombie, Judith Nuvita a passé une semaine dans le cabinet d’un confrère français. We Demain a suivi cette expérience, en septembre, dans la Drôme.

Le 21/01/2020 par Maxime Brousse
Pour faire du lait de vache sans aucune exploitation agricole, les deux créateurs utilisent le màªme processus que pour le brassage de la bière. (Crédit : Pixabay)
Pour faire du lait de vache sans aucune exploitation agricole, les deux créateurs utilisent le màªme processus que pour le brassage de la bière. (Crédit : Pixabay)

Retrouvez l’article complet dans le numéro 28 de la revue We Demain  et  sur notre boutique en ligne

 
À peine éclairée par la lueur d’un feu de camp, Judith Nuvita interrompt son ouvrage. Elle occupe chaque seconde de son temps libre à broder un sac en coton blanc et rouge pour son mari, resté au pays. La petite femme de 32 ans lève les yeux et dit en espagnol  : “Nous sommes responsables de ce qui se passe dans notre bouche.”
 
Rien de très surprenant quand on sait que Judith est dentiste. Mais ce qu’elle entend par là n’est pas qu’un simple conseil d’hygiène bucco-dentaire. Là d’où elle vient, les dents sont des “non-humains” comme les autres, qui méritent qu’on prenne soin d’eux. Elles sont le point de départ du maillage nerveux qui irrigue tous les corps. D’ailleurs, tout ce qui existe a des dents : les animaux (dont les poules), les arbres, les rochers et les ancêtres. 
 
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Des dents vivantes

Judith est une Kogie, un “peuple racine” de 18 000 membres qui vit dans la Sierra Nevada de Santa Marta en Colombie – le plus haut massif côtier du monde, où les glaciers tutoient la mer des Caraïbes.
 
Elle est l’unique dentiste diplômée de cette ethnie plurimillénaire, la première Kogie d’ailleurs à avoir obtenu un diplôme universitaire, en 2012. “On peut supposer que nous sommes là tous les deux pour faire en sorte qu’il y ait un maximum de dents vivantes”, dit-elle à Laurent, dentiste comme elle. 
 
Ce congrès dentaire franco-colombien se déroule à 1 300 mètres d’altitude par une nuit ventée et fraîche de début septembre. Nous sommes au cœur des Préalpes du Sud, dans la Drôme, et dans une nuhé, un temple kogi circulaire en bois, terre séchée, et au toit de chaume. Une “ambassade kogie en terre française”, explique Éric Julien, fondateur de l’association Tchendukua, qui aide les Kogis à conserver leurs terres en Colombie, et invite régulièrement des membres de cette communauté en France (voir We Demain n°2).
 
À lire aussi : Les Kogis peuvent nous apprendre à vivre mieux

Vocation familiale

C’est grâce à Tchendukua que Judith vient de passer quatre jours dans le cabinet de Laurent. Elle n’est pas venue ici pour apprendre mais pour échanger, insiste celui-ci. “C’est un regard critique que j’attends de sa part”, dit-il. En cette fin de séjour, Judith fait le tri parmi le matériel de seconde main que des dentistes de toute la France ont envoyé à Laurent.
 
Une boîte de moules en plastique pour faire des couronnes provisoires, une lampe à lumière bleue pour faire durcir les amalgames (les fameux “plombages”, sans plomb) et un arsenal d’outils métalliques de diverses formes et tailles, dont la profusion donnerait des sueurs froides à tous les traumatisés de la dentisterie. Elle choisit ce qu’elle emportera à Santa Marta, la ville de 520 000 habitants où elle vit, au nord de la Colombie.
 
Judith tient sa vocation de son père, un dentiste “empirique”. Celui-ci savait que ses cinq enfants étaient destinés à exercer des fonctions médicales – les ancêtres le lui avaient confirmé à travers la bouche des mamos et des zagas, les prêtres kogis (respectivement hommes et femmes).
 
C’est donc avec l’assentiment de sa communauté, bien que loin d’elle, que Judith a suivi ses études à Santa Marta. Sa formation se prolongeant, certains ont souhaité la voir revenir : elle était en âge de se marier. Mais elle et son père ont tenu bon.

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