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Ultra-trail : quand les courses de l’extrême font avancer la science

Courir trop souvent, trop longtemps ou sur des terrains trop vallonnés serait mauvais pour la santé ? Des chercheurs ont voulu en avoir le cœur net en étudiant l’ultra-trail.

Le 08/08/2022 par Florence Santrot
UT4M

Parcourir 170 kilomètres en montagne d’une traite, sans dormir ou presque, cela vous paraît fou ? Pourtant, chaque année, quelque 2 300 sportifs, prennent le départ de l’UTMB, Ultra-Trail du Mont-Blanc, qui se déroule chaque année fin août à Chamonix. Des athlètes bien-sûr mais aussi des sportifs amateurs qui ont décidé de se mesurer à “l’extrême”. Cette course autour du Mont-Blanc fait traverser trois pays – la France, l’Italie et la Suisse – avec 10 000 mètres de dénivelé et dans un temps imparti : 46h30.

Depuis une bonne dizaine d’années maintenant, l’ultra-trail, et plus largement le trail, connaît un véritable essor un peu partout dans le monde et notamment dans les Alpes, véritable terrain de jeu taillé pour cette pratique. Et les courses se multiplient, comme l’UT4M qui a lieu en juillet autour de Grenoble dans les massifs de Belledonne, Chartreuse, Taillefer et du Vercors. Un événement aux formats multiples (de 20 à 160 km) qui fêtait cette année sa 10e édition. L’occasion aussi pour des scientifiques de mener à bien différentes études sur l’impact de ce sport si particulier sur la santé. WE DEMAIN a rencontré Samuel Verges, médecin chercheur à l’INSERM et directeur du Laboratoire HP2 de l’Université Grenoble-Alpes.

WE DEMAIN : Pourquoi mener des études sur la santé liées à l’ultra-trail ?

Samuel Vergès, Directeur de Recherche INSERM, Responsable équipe Exercice-Hypoxie Laboratoire HP2. Crédit : DR.

Samuel Vergès : Je m’occupe d’un laboratoire qui traite d’exercice physique et d’environnements extrêmes, notamment en altitude. Nous nous intéressons donc aux activités sportives dans ce contexte et le trail en fait partie. Cela fait maintenant une douzaine d’années que nous avons commencé à l’étudier, à mesure que ce sport. De nombreuses questions se posaient, que ce soit pour les pratiquantes et pratiquants, pour le personnel soignant, les entraîneurs, les organisateurs de course mais aussi pour l’entourage des sportifs. Il y avait des a priori – est-ce dangereux ou non – et nous voulions voir ce qu’il en était vraiment. Et puis, au-delà de ça, le trail, c’est un modèle de développement de la connaissance scientifique qui va au-delà des simples sportifs. Cela peut nous aider à soigner des malades qui ont des limitations à l’effort par exemple.

Quels types de recherche menez-vous autour du trail ?

Chaque année, nous avons différents projets de recherches sur lesquels nous nous penchons. On étudie la fatigue musculaire et cardiaque, la récupération, le stress cartilagineux du genou, la transpiration, la question de la glycémie en course… la santé bucco-dentaire aussi car les sportifs mangent beaucoup de sucre en ultra-trail.

Sur le genou justement, l’ultra-trail est-il aussi néfaste qu’on le pense ?

Nous avons réalisé de nombreuses IRM du genou en 2021. L’idée était de réaliser cette imagerie par résonance magnétique post course et sur différentes distances pour répondre à cette fameuse question du trail qui userait l’organisme et qui serait dangereux pour les articulations. Pour ce qui est du cartilage du genou, qui est le plus stressé, à la fin d’une course, même sur des personnes qui ont fait 160 kilomètres, nous n’avions pas de cartilages HS. Et un mois après, nous avons réalisé de nouvelles IRM et constaté que le cartilage était revenu à la normale. Même pour des sportifs ayant réalisé de très longues distances.

Vous travaillez aussi sur la notion des niveaux de fatigue…

Oui, elle très importante à l’arrivée si on n’a pas dormi depuis 48 heures en effectuant une activité physique non-stop… Ce que nous avons constaté, c’est qu’il y a surtout une fatigue musculaire sur les courses rapides, c’est-à-dire jusqu’à 40 km. Et une fatigue d’un autre ordre, du système nerveux central, du cerveau profond, quand on fait de l’ultra-endurance. La fatigue musculaire s’oublie assez vite. En revanche, dix ou quinze jours après un ultra, on peut avoir l’impression que les jambes ont récupéré mais on garde un fond de fatigue. Celle-ci va nécessiter plusieurs semaines voire mois pour réellement s’effacer. Nos études ont aussi permis d’établir qu’il était plus fatiguant de faire 4 x 40 kilomètres en quatre jours que 160 km d’une traite. Car on va aller plus vite sur un 40 que sur un 160, où la stratégie est de bien gérer son effort de bout en bout.

Des analyses au ravitaillement ou juste après la ligne d'arrivée permettent de mieux comprendre comment fonctionne le corps pendant un effort de longue-endurance. Crédit : Nacho Grez / UT4M
Des analyses au ravitaillement ou juste après la ligne d’arrivée permettent de mieux comprendre comment fonctionne le corps pendant un effort de longue-endurance. Crédit : Nacho Grez / UT4M

Quels conseils en tirez-vous pour les traileurs ?

Courir un ultra, c’est-à-dire plus de 80 km, ce n’est pas forcément dangereux. Par contre, ça ne peut pas s’improviser en trois mois ou en un an. L’aspect de la progressivité est primordial. Si on n’a pas d’expérience en endurance, c’est quelque chose qui se programme sur plusieurs années. Et il est toujours bon de se faire accompagner par un coach pour avoir une bonne préparation car c’est assez spécifique comme sport. Mais ce qu’il faut retenir, c’est que l’ultra-trail n’est pas dangereux et qu’on peut le faire sans problème pour sa santé si on y va progressivement et qu’on est attentif à des signaux qui pourraient montrer une fatigue importante.

Sur cette édition de 2022, vous travaillez sur le lien fatigue objective et fatigue perçue…

On essaie en effet de voir l’impact de l’un sur l’autre. Pour cela, on mesure des modifications de la composition du sang qui circule, du fonctionnement musculaire, etc. – c’est la fatigue objective – et on confronte cela au ressenti de la personne. Parfois, on constate de grosses différences, dans les deux sens. C’est là que l’approche psychologique du sport entre en ligne de compte. La fatigue a un aspect subjectif. Donc cela veut dire qu’on peut agir dessus par de la préparation mentale par exemple. Mais aussi que certains sont davantage capables, dans leur caractère, pour se décentrer de leurs sensations. On oublie la fatigue pour ainsi dire.

Cela peut passer par des phrases, des mantras qu’on se répète, une attitude positive qui fait qu’on éloigne les pensées négatives qui pourraient peser sur notre perception de la fatigue. Dans ce type d’effort, ce ne sont pas que les muscles, le cœur et les poumons qui sont sollicités. Le cerveau l’est aussi de manière importante. Nous sommes en train de le prouver cette année par des mesures électroencéphalographiques (l’activité électrique du cerveau, NDLR) et des mesures de l’oxygénation du cerveau par des techniques optiques non invasives. Cela permet aussi d’évaluer le stress mental, la charge mentale du coureur après la course en fonction de sa performance, de la fatigue de son corps, de ce qu’il ressent et de ce qui le motive (externe, interne…).

Vous vous penchez aussi sur la question du dopage en ultra-trail ?

Oui, nous avons effectué une étude il y a quelques années sur le sujet dans le cadre de l’UTMB. Pour résumer, nous avons analysé les urines prélevées dans les toilettes de la course. L’état des lieux n’est pas dramatique, que ce soit pour des produits dopants ou des médicaments. On trouve un peu plus de traces d’anti-inflammatoires que sur une population lambda mais ce n’est pas non plus délirant. Ce sont surtout des personnes qui prennent le départ d’une course en ayant une tendinite et qui veulent pouvoir courir malgré tout. Le hic, c’est que certains médicaments, les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), peuvent nuire à la réponse normale du corps à un trail et dont il faut se méfier. Ils posent problème au niveau de la régulation hydrique. Une chose à retenir : il ne faut pas pratiquer l’automédication, surtout sur ce genre de sport d’endurance où l’organisme est particulièrement sollicité.

Se pose enfin la question de comment on se remet de telles courses XXL…

C’est évidemment un sujet qui nous intéresse au plus haut point, tant pour être performant qu’en bonne santé. Sur le plan alimentaire, en quantité d’énergie, ce qu’on consomme en ultra-trail, c’est énorme. Beaucoup plus que ce qu’on peut manger en course. Donc on passe la ligne d’arrivée avec un gros déficit en calories qu’il faut reconstituer sur plusieurs jours. Mais à plus long terme, c’est assez difficile d’évaluer la perte de minéraux et nutriments. Notamment certains minéraux présents en quantités infinitésimales dans le corps et indétectables par une prise de sang classique.

Il y a parfois des petits déséquilibres mais qui sont la raison pour laquelle on peut garder un fond de fatigue après un ou deux mois. On constate aussi cela avec le mécanisme de surentraînement. Mais nous manquons encore de données précises là-dessus. Ce qu’on peut déjà dire c’est que la perte de sommeil et d’appétit sont des marqueurs d’alerte. Tout comme l’irritabilité, la dépression… ce sont des signes qui peuvent montrer une fatigue de fond. Et qu’il faut adopter le bon dosage entre la quantité d’entraînement et le triptyque repos, nutrition et hydratation. Il n’y a pas de mystère.

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