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Ada Tech School : bienvenue à l’école des codeuses

Le code informatique, un secteur d’avenir ? D’abord pour les hommes, car on y compte moins d’un quart de femmes… Pour réduire ce fossé, une école revendiquée féministe forme
aux métiers de la tech depuis 2019 à Paris. Reportage à l’Ada Tech School.

Le 06/09/2021 par Alexandra Luthereau
A l'Ada Tech School, pas de cours magistraux, pas plus que de notes. Les étudiantes apprennent de façon autonome et collaborative.
A l'Ada Tech School, pas de cours magistraux, pas plus que de notes. Les étudiantes apprennent de façon autonome et collaborative. (Crédit : Sophie Carrère)
A l'Ada Tech School, pas de cours magistraux, pas plus que de notes. Les étudiantes apprennent de façon autonome et collaborative. (Crédit : Sophie Carrère)

Canapés en velours, murs roses et miroirs rétro-chic : loin des lieux communs de l’informatique, de son univers froid et métallique, nous venons de franchir la porte d’une école de code. Bienvenue à l’Ada Tech School, à Paris, où plus que la déco, ce qui tranche avec les autres écoles de développement informatique, c’est le nombre de femmes. Ici, elles sont majoritaires.

Une exception car depuis quinze ans, parmi les étudiants en informatique, seules 16 % sont des étudiantes (1). Résultat, une sous-représentation féminine dans les métiers du numérique : 23 % des effectifs. Cela n’a pourtant pas toujours été le cas. En France, la parité était quasi atteinte dans les années 1970, et aux États-Unis, les femmes y étaient majoritaires dans les années 1960 ! Il existait même des stéréotypes pour justifier cet ordre social : il se disait que la programmation d’un ordinateur était semblable à celle d’un repas, qu’un algorithme fonctionnait comme une recette de cuisine ou qu’écrire un programme revenait à taper à la machine à écrire.

Dans les années 1980, l’informatique gagne en emplois et en prestige. Les micro-ordinateurs sont introduits en grand nombre dans les foyers et les entreprises. Les hommes sont les gagnants. « À chaque fois qu’un champ de savoir ou un métier prend de la valeur dans le monde social, il se masculinise. Et inversement, quand il perd de la valeur, il se féminise », résume Isabelle Collet, informaticienne et enseignante-chercheuse à l’université de Genève.

Cet article a initialement été publié dans WE DEMAIN n°34, paru en mai 2021. Un numéro toujours disponible sur notre boutique en ligne

Le stéréotype du geek

Depuis, la tech est associée à un univers masculin, entretenu par de nouveaux clichés, ce qui pousse les garçons à s’y engouffrer et les filles à s’en écarter. Et « moins il y a de filles, moins elles y vont », déplore la chercheuse, auteure des Oubliées du numérique (Le Passeur Éditeur, septembre 2019).

Alice, 25 ans, boucles brunes, a intégré l’Ada Tech School, en octobre 2020, après des études aux Beaux-arts. Adolescente, elle n’aurait pas parié sur une telle orientation. « Jamais, jamais je ne me serais dirigée là-dedans. Mon image du développeur, c’était le stéréotype du geek qui joue aux jeux vidéo tous les week-ends depuis ses 8 ans. » Au lycée, elle avait pourtant choisi l’option sciences de l’ingénieur. « Le prof disait que je déconcentrais les garçons, que je ne faisais que rigoler, se rappelle-t-elle. Je me suis dit que ce n’était pas du tout mon univers. » C’est finalement aux Beaux-Arts qu’un atelier d’initiation lui fait entrevoir la possibilité que « ça pourrait [lui] plaire ».

Margaux, 31 ans, qui a travaillé des années dans la finance après une école de commerce, avait aussi une image faussée de la programmation. « Le code, c’était quelque chose d’opaque, des bidouilleurs qui démontent leur ordi et savent fabriquer un grille-pain avec trois bouts de ficelle, se souvient-elle en esquissant un sourire. Ce manque de transparence est certainement volontaire pour garder le “power”. Un peu comme dans la finance. »

La Tech a besoin de femmes

Pourtant, la tech a besoin de femmes. Plus qu’une question d’égalité, de gâchis de talents, ou d’accès des femmes à des emplois recherchés et rémunérateurs, le domaine souffre de l’homogénéité des développeurs. Il est surtout composé d’hommes blancs hétérosexuels. Logiquement, les produits et services que ces derniers conçoivent leur ressemblent. Il suffit pour s’en convaincre de tenir un smartphone : pour une femme, son format est souvent trop grand. Ces appareils sont fabriqués à partir de la taille standard d’une main masculine.

Un autre exemple éloquent : les premiers outils de reconnaissance vocale comme Siri. Vous leur demandiez d’indiquer les endroits où trouver des préservatifs : aucun problème. À la question des protections hygiéniques, l’outil ne savait pas de quoi il était question. « Plus il y aura de diversité dans le code, plus les outils s’adresseront à tout le monde », confie Chloé Hermary.

Consciente de ces enjeux et des obstacles pour accéder aux métiers de la tech, cette jeune femme de 25 ans, passionnée d’éducation, fonde l’Ada Tech School en 2019. Du nom du premier développeur… qui était une développeuse : Ada Lovelace (1815-1852), mathématicienne anglaise. Cette école parisienne prépare en deux ans au métier de développeur.se avec un diplôme niveau licence reconnu par l’État. Sa particularité : se revendiquer féministe. Un parti pris inédit. Et radical, selon certaines entreprises. « Mais c’est ce qui nous apporte autant de candidatures féminines et de demandes d’enseignantes », souligne Chloé Hermary.

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L’Ada Tech School, une école féministe

« L’aspect féministe, ça fait sens », témoigne Noémie, 32 ans. En reconversion après avoir travaillé dans l’enseignement et la formation, elle ne s’imaginait pas entrer à l’école 42, lancée par Xavier Niel en 2013 (lire We demain no 25). « Ici, à l’Ada Tech School, on se sent représentées. Cela montre que ça s’adresse à nous. Cela donne une forme de confiance en soi. » Alice se rappelle avoir visité 42 : « Il y avait beaucoup de garçons très jeunes. Je ne m’identifiais pas à eux, même si beaucoup viennent des Beaux-Arts. Tandis que je me suis reconnue dans les valeurs d’Ada. Je me suis dit qu’ici, je pourrais me sentir bien. »

École féministe ne signifie pas école de femmes. Mais « cela évoque la notion de changement de société », insiste la fondatrice. C’est tout l’objectif d’Ada Tech School : réinventer le système de l’école informatique « à tous les maillons de la chaîne de valeur pour pouvoir recréer une nouvelle culture, un nouvel environnement de la tech ». Et montrer que c’est accessible, que les femmes y ont leur place. D’où la déco soignée, les ateliers d’initiation au code gratuits, les webinaires donnant la parole à des développeuses, qui présentent leur parcours, leur métier…

Une pédagogie qui valorise le code mais aussi les arts et les langues

La différence passe aussi par la sélection à l’entrée. Plutôt que les compétences en informatique auxquelles les filles sont moins exposées que les garçons, l’école valorise les parcours en langue étrangère, les cursus artistiques, l’engagement dans des projets associatifs, les projets personnels… autant de compétences clés dans la programmation. « Le fait qu’Ada présente l’apprentissage du code comme l’apprentissage d’une langue vivante, ça m’a parlé », témoigne Noémie, détentrice d’un master en sciences du langage.

« Le cœur de l’école, c’est sa pédagogie », assure la fondatrice. Inspirée des écoles alternatives Montessori ou Freinet, des valeurs féministes, jusque dans les mots : « L’école encourage la parole, l’écoute et la bienveillance et laisse la place à des personnes jusque-là invisibilisées, “minorisées” et discriminées. » Ici, la compétition est exclue, il n’y a pas de cours magistraux, d’emploi du temps heure par heure, pas plus que de notes. Au contraire, les étudiantes apprennent de façon autonome et collaborative. Le rythme se calque sur la vie active : la première année, les apprenantes viennent à l’école tous les jours. La seconde année, elles sont quatre jours en entreprise et un jour à l’école.

Les enseignants, appelés ici des « encadrants », sont des « coaches qui facilitent l’acquisition des compétences et leur application, décrypte Alya Amarsy, responsable pédagogique et encadrante d’Ada. Notre rôle est de mettre en place un environnement bienveillant pour qu’elles osent se lancer, se tromper. Et qu’elles prennent confiance en elles ». (Puisque la majorité des apprenants de l’école sont des femmes, Alya féminise les mots). Alice confirme : « Ici, je n’ai jamais eu peur de présenter mon code au reste du groupe. Personne ne va me “shamer” [ridiculiser, ndlr], être violent ou se moquer… ».

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Une culture inclusive”

 Être le contrepied de tout ce qui existe et casser les codes » est une solution intéressante aux yeux d’Isabelle Collet. « Dire “allez les femmes, venez !” ne suffit pas. Ici, c’est l’école qui propose de changer, ce n’est pas aux femmes d’être différentes pour s’adapter. » Et ça marche. Depuis la première promo, en 2019, 70  % des élèves sont des femmes. Mieux, la diversité s’observe partout. Dans le parcours des étudiants (sans Bac, avec diplômes, en reconversion…).

Dans les catégories socioculturelles représentées, bien que l’école soit payante (8 000 euros la première année, la seconde année en alternance est prise en charge par les entreprises). Et dans les identités sexuelles : « Lors de discussions informelles, de nombreux étudiants ont défini leur orientation sexuelle comme non binaire », précise la fondatrice et directrice de l’école.

Des femmes formées au code, c’est bien, des femmes intégrées dans le monde professionnel, c’est mieux. L’école a noué des partenariats avec des entreprises sensibles à ces questions pour accueillir les alternants de seconde année.

Intégration professionnelle

« Ils nous font part de leurs besoins au niveau des compétences. Nous les informons sur ce qu’est, selon nous, une culture inclusive », souligne la directrice.

Outre ces entreprises, d’autres ont compris l’intérêt de la diversité, mais nombreuses sont celles qui « réfléchissent à la manière d’attirer les femmes sans se questionner sur l’environnement. D’où la difficulté d’attirer la diversité ou de la retenir si le travail sur la culture inclusive n’est pas réalisé », explique Alya, qui se remémore ses six années à des postes techniques en entreprise, où elle a connu « les remarques sexistes et les mises en doute du travail réalisé avec des remarques du type “C’est vraiment toi qui as codé ça ?” ». Il reste encore du chemin. Mais la génération Ada est là.

(1) Chiffre concernant les étudiants en informatique et mathématiques et informatique dans les établissements de formation supérieure sous la tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation.

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