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Cyril Dion : « Nous devons retrouver de l’empathie à l’égard du monde vivant »

Dans sa série documentaire « Un Monde Nouveau », diffusée sur Arte, Cyril dion explore les stratégies face à la crise écologique.

Le 24/11/2022 par Victor Branquart
Cyril Dion
Cyril Dion, écrivain, réalisateur, poète et militant écologiste. Crédit :
Cyril Dion, écrivain, réalisateur, poète et militant écologiste. Crédit :

Avec le documentaire Un monde nouveau, diffusé sur Arte cet automne, Cyril Dion propose et déplie une stratégie en trois actes face à la crise écologique : la résistance pour stopper la destruction du climat, des écosystèmes et des espèces, l’adaptation face aux conséquences d’un réchauffement climatique irréversible, la régénération pour inventer une société et des modèles soutenables.

WE DEMAIN : Le premier épisode de la série présente des formes d’activisme allant du blocage au sabotage d’infrastructures industrielles. L’heure est-elle à l’action directe, à la radicalisation des luttes et des combats écologistes ?

Cyril Dion : Les plus grands scientifiques et les climatologues du Giec disent, en off, qu’ils sont à peu près certains que l’on dépassera les +1,5 °C entre 2030 et 2040 et peut-être les 2 °C entre 2040 et 2050. On rentrera alors dans des « zones d’incertitudes profondes » et des phénomènes d’emballement pourraient se produire. Même si tous les Etats respectaient leurs engagements pris lors des COP, on arrivera quand même à +3,2 °C à la fin du siècle, et 3,5 milliards de personnes vivront sur des territoires inhabitables. Si l’heure n’est pas à l’urgence, je ne vois pas quand ça sera.

Vous parlez beaucoup d’autonomie, qu’il s’agisse des énergies, de l’alimentation, de l’eau. Pourquoi est-ce l’une des clés selon vous d’une transition écologique pérenne et efficace ?

Aller vers plus d’autonomie est d’abord une question de résilience : plus les territoires seront autonomes, plus il y a de chances qu’ils soient capables d’encaisser les chocs de façon moins violente. Etre très dépendant de forces et d’importations extérieures pour des ressources essentielles telles que l’eau, la nourriture et l’énergie pose aussi un vrai problème démocratique. Aujourd’hui, des milliardaires comme Jeff Bezos réfléchissent sérieusement à devenir hégémoniques dans leur possession de métaux et de minerais utiles à la transition énergétique, car ils savent que quand ils en seront les fournisseurs mondiaux, les Etats leur mangeront dans la main.

Les solutions pour lutter contre le réchauffement climatique existent aujourd’hui. Lesquelles doit-on appliquer sans plus attendre ?

En France, l’essentiel des émissions de gaz à effet de serre provient des transports, de l’agriculture et du logement. Pour le secteur des transports, cela passe par la réduction du trafic et du nombre de voitures individuelles (qui pèsent pour 60 % des émissions du secteur). Et ce, en modifiant l’urbanisme, en permettant à plus de monde de se déplacer autrement (marche, vélo, transports en commun), en développant des offres d’autopartage efficaces. Il faut aussi réduire le poids des voitures et faire en sorte qu’elles roulent grâce à des sources d’énergie décarbonées.

Pour le volet agricole, il est urgent de relocaliser les productions et d’aller vers des modes d’agriculture beaucoup plus régénératifs, moins gourmands en pétrole et en produits chimiques, mais aussi de réduire fortement notre consommation de produits d’origine animale. Pour le logement, la priorité est d’isoler les bâtiments et ce de façon vraiment efficace. Or, quand le gouvernement compte 700 000 rénovations thermiques par an, les experts parlent plutôt de 4 000 rénovations vraiment effectives.

Les transformations structurelles que vous évoquez ne peuvent venir que de décisions politiques. Quel rôle doit jouer l’Etat là-dedans ?

Le IIIe volet du 6e rapport du Giec met l’accent sur le fait que les actions individuelles peuvent être très utiles et efficaces dès lors qu’elles sont massifiées. Mais les individus seuls n’ont pas la possibilité de transformer leur mode de vie. Le rôle de l’Etat est majeur, car il est plus simple de prendre une décision structurelle, qui fera vite changer les choses, que d’attendre de convaincre tout le monde. A San Francisco, par exemple, où l’on recycle plus de 80 % des déchets (y compris ceux du bâtiment), les pouvoirs publics ont appliqué des règles tout en facilitant la vie des gens : en installant partout trois types de poubelles, en mettant des amendes à ceux qui ne recyclent pas, en réduisant les taxes pour ceux qui recyclent le plus.

Pensez-vous que le système capitaliste, qui structure nos sociétés et modes de vie, peut intégrer les enjeux environnementaux ?

Ça me paraît assez fantasque. Le capitalisme est un système qui a beaucoup de mal à s’accommoder des mécanismes de sobriété, car il dépend d’une recherche permanente de profits et de rendements de plus en plus court-termistes. Pour Eloi Laurent, c’est la santé, et non plus la croissance, qui devrait constituer l’indicateur majeur du XXIe siècle, car cela impliquerait qu’on se penche sur les questions écologiques et sociales. On ne peut pas être en bonne santé sur une planète qui se réchauffe avec des étés à 50 °C, où il n’y a plus de pollinisateurs, où les écosystèmes disparaissent, etc.

Comment convaincre et imposer la même rigueur à tous les pays, les plus riches comme les plus pauvres ?

Ce ne sont pas les plus pauvres qui doivent faire le plus d’efforts en premier ! La moitié des émissions de gaz à effet de serre de la planète viennent des 10 % les plus riches. Il faut réfléchir à une modalité qui permette une forme de justice sociale, afin que tout le monde soit logé à la même enseigne. Yves Cochet avait eu l’idée de créer une carte carbone. Par ailleurs, les plus pauvres n’ont pas besoin d’être convaincus, mais ont besoin qu’on les aide à accéder à des ressources essentielles, qu’en France on isole leur logement, qu’on développe les transports en commun pour remplacer la voiture, qu’on leur permette de manger une nourriture saine, locale et accessible, etc. En faisant tout cela, la bonne nouvelle c’est que l’on bâtirait une société plus écologique !

La question du récit est centrale dans la transition écologique. Comment la raconter pour embarquer le monde vers un autre avenir que celui qui se dessine ?

Depuis très longtemps, dès la Genèse, les humains se sont raconté que le monde vivant était là pour qu’ils s’y servent à volonté. Or, aujourd’hui, cette idée est battue en brèche par la réalité du changement climatique et de l’extinction massive des espèces. Baptiste Morizot [philosophe et naturaliste, ndlr] dit que « nous sommes des vivants parmi les vivants », que nous devons apprendre à cohabiter avec les autres espèces, comprendre le fonctionnement des écosystèmes, s’en inspirer et en respecter l’équilibre.

Rob Hopkins, le fondateur du mouvement des villes en transition, explique aussi que l’on vit une crise de l’imagination nous empêchant de penser une société qui fonctionnerait autrement. « There is no alternative », martelait Margaret Thatcher. Au contraire, nous avons besoin de rouvrir nos imaginaires, de retrouver de l’empathie à l’égard du monde vivant, de recréer des liens sensibles avec lui, pour nous aider à réagir de façon adéquate, pour nous donner la ressource et l’élan nécessaires.

La série documentaire « Un Monde Nouveau » est disponible sur arte.tv du 8 novembre 2022 au 13 mai 2023. Elle sera diffusée à la télévision sur Arte, mardi 15 novembre 2022 à 20h50. Et sera disponible en DVD chez Arte Éditions le 22 novembre 2022.

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