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Peter Harrison : « Les récifs coralliens sont indispensables à la survie d’environ 1 million d’espèces différentes »

Son ingénieux système d’élevage de larves de coraux, pourrait sauver les récifs coralliens, particulièrement sensible aux variations de températures. Il explique à WE DEMAIN comment il procède.

Le 22/11/2022 par Florence Santrot
Peter Harrison
Le biologiste marin Peter Harrison. Crédit : SCU - Galaxie Presse.
Le biologiste marin Peter Harrison. Crédit : SCU - Galaxie Presse.

Peter Harrison est un biologiste marin qui a fondé le centre de recherche d’écologie marine à la Southern Cross University en Australie. Depuis le début des années 80, il étudie les coraux afin de trouver des solutions pour sauver les récifs coralliens qui souffrent du réchauffement climatique qui produit une hausse des températures des océans.

A l’occasion de la diffusion de l’épisode 3 « Régénérer » de la série documentaire « Un monde Nouveau » de Cyril Dion sur Arte et ArteTV, WE DEMAIN a interrogé le biologiste. Peter Harrison élève des larves de coraux pour ensuite les réimplanter dans l’océan et restaurer ainsi les massifs coralliens.  Et nous explique en détail comment il procède.

WE DEMAIN : pouvez-vous nous expliquer comment fonctionne votre système de restauration des récifs coralliens ?

Je travaille comme biologiste marin depuis le début des années 80. J’ai eu le temps d’observer le fonctionnement des coraux. Et j’ai constaté au fil des ans que lors de leur reproduction, les coraux reproducteurs adultes expulsaient une très grande quantité d’œufs et de spermatozoïdes et qu’une bonne partie se dispersaient en mer, loin des récifs, et ne pouvaient donc pas se fixer. Qui plus est, le réchauffement climatique a eu un effet dévastateur sur ces massifs coralliens. Les pics de température de l’eau ont fait blanchir les coraux et décimé les coraux reproducteurs adultes. Le blanchiment est un signal d’alarme, la preuve que les coraux sont stressés. Ce qui stresse tout l’écosystème et le fait dépérir peu à peu.

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Vue aérienne de Byron Bay, en Australie.

Résultat : le taux de fixation des larves a chuté de 90 % en 2018. Et cela continue depuis. Qui plus est, les grandes étoiles de mer qui étaient présentes à proximité disparaissent, des maladies se développent et les typhons et cyclones se multiplient, mettant à mal ces écosystèmes. Pour contrecarrer ce drame, nous avons imaginé la possibilité de cultiver les larves de coraux.

Concrètement, comment cultivez-vous les larves de coraux ?

J’ai eu une idée il y a une dizaine d’années et levé des fonds pour pouvoir tester cette intuition aux Philippines. Depuis 2013, nous travaillons dans les eaux turquoise du récif de Caniogan, au nord-ouest du pays. Le principe se décompose en quatre phases. La première consiste à trouver des coraux reproducteurs adultes et à attendre la période de reproduction, quand ils vont expulser leur ponte, qui vont flotter à la surface de l’eau. Cela arrive de nuit, 4 à 6 jours après après la première pleine lune d’été [d’octobre à mars dans l’hémisphère Sud, ndlr]. Il faut être aux aguets car la ponte en masse ne se fait que sur une ou deux nuits par an et ne dure que quelques heures par nuit. À cette occasion, on peut observer de grandes nappes colorées à la surface de l’eau.

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Une piscine de larves de coraux à Byron Bay en Australie. Crédit : SCU – Galaxie Presse.

La deuxième étape consiste à ramasser une toute petite partie de ces petites larves. Cela suffit car cela permet déjà d’en prélever des millions). On s’approche en bateau et on les attrape dans des filets très fins, un peu comme du tissu organza. Ensuite, ces larves sont placées dans une sorte de petite piscine flottante ancrée dans le sable en mer. Cela les protège des prédateurs. Au bout de six à sept jours, elles descendent au fond du filet à mesure qu’elles commencent à grossir (1 mm. de long). On obtient alors environ 200 litres de larves concentrées. Il n’y a plus qu’à les transférer dans des conteneurs pour les disperser aux endroits stratégiques. C’est la troisième étape.

Comment déposez-vous les larves de coraux là où elles sont le plus utiles ?

Nous utilisons un robot sous-marin qui peut être programmé et contrôlé par GPS. Il embarque avec lui un tuyau relié à un conteneur qui flotte à la surface. Il diffuse les larves de coraux dans les zones de massifs où nous voulons redévelopper le corail, entre 5 et 10 mètres sous la surface de l’eau. Nous pouvons aussi aller le déverser manuellement en plongeant sur les récifs coralliens. La dernière étape est ensuite de surveiller le développement de ces larves, s’assurer qu’elles se sont bien accrochées et qu’elles grandissent.

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Un plongeur de l’équipe de Peter Harrison s’assure que les larves sont bien dispersées au bon endroit sur un massif corallien. Crédit : SCU – Galaxie Presse.

Nous ne voulons pas seulement de nouveaux coraux, nous voulons des coraux en bonne santé. Il faut patienter entre 9 et 12 mois pour savoir si la réimplantation de coraux est un succès. Et 2-3 ans pour voir si de nouveaux coraux reproducteurs adultes se développent là où le récif corallien était déclinant. Si c’est le cas, cela veut dire que cette zone du massif est à nouveau en bonne santé.

C’est aussi une manière de les rendre plus résistants au réchauffement climatique ?

Oui, car les coraux reproducteurs adultes dont nous prélèvons ovules et spermatozoïdes sont ceux qui sont les plus résistants, qui sont le moins touchés par les variations de température. Les coraux sont des petits êtres vivants très fragiles qui n’aiment pas l’eau trop chaude ou trop froide. On choisit aussi des coraux qui ont survécu au blanchiment, qui est la conséquence d’une température de l’eau supérieure à 1,5 à 2 °C au-dessus de la température optimale usuelle l’été.

La restauration de ces récifs coralliens bénéficient aussi à d’autres espèces ?

Absolument, un récif abrite tout un écosystème, un peu comme les forêts sur Terre. Plus de 25 % des poissons présents dans les océans sont dépendants de massifs coralliens en bonne santé. Ils vivent autour d’eux et s’en nourrissent. Les récifs sont indispensables à la survie d’environ 1 million d’espèces différentes qui dépendent entièrement d’eux.

Nous avons constaté que 2-3 ans après avoir restauré un récif corallien, le nombre de poissons dans la zone avait nettement augmenté car ils trouvaient de quoi se nourrir parmi les coraux.

Cela vous permet de restaurer quelle surface de récifs coralliens à chaque opération ?

L’avantage de cette technique est que nous pouvons couvrir une zone bien plus grande que d’autres techniques qui consistent à faire grandir des coraux en laboratoires puis à les réimplanter une fois qu’ils sont adultes. Avec notre dissémination de larves, nous pouvons restaurer en 5-6 ans des surfaces de 150 à 200 m2. Nous avons testé cela aux Philippines mais aussi sur la Grande barrière de corail.

Quelles sont les étapes suivantes pour votre projet ?

L’idée est maintenant de déployer ce système ailleurs : Maldives, Vietnam, les Îles Vierges, etc. Nous sommes aussi en train de travailler avec des groupes aborigènes australiens pour qu’ils prennent part à cette démarche. Dans leur culture, il n’y a pas de différence entre la Terre et les océans, cela fait partie d’un tout, d’un même écosystème. Enfin, nous voulons aussi couvrir des zones plus grandes, de l’ordre de 500 m2. Cela va nécessiter des robots sous-marins plus poussés, avec un pilotage par satellite, des piscines plus grandes, etc.

La série documentaire « Un Monde Nouveau » est disponible sur arte.tv du 8 novembre 2022 au 13 mai 2023. Elle sera diffusée à la télévision sur Arte, mardi 15 novembre 2022 à 20h50. Et sera disponible en DVD chez Arte Éditions le 22 novembre 2022.

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