50 000 spectateurs, zéro déchet : les secrets du festival le plus green de France

Parce qu’ils en avaient « marre de voir les gens danser au milieu de bouteilles plastiques et de verre cassé », ils ont voulu démontrer qu’un événement peut rassembler plusieurs dizaines de milliers de personnes tout en n’ayant aucun impact écologique, ou presque. Nous sommes en 2012, lorsque les membres du collectif parisien We love Art se lancent ce pari un peu fou. We Love Green est né.

Samedi 30 et dimanche 31 mai, la quatrième édition de ce festival de musiques électroniques et pop accueillera plus de 50 000 personnes dans le parc de Bagatelle, à la lisière du 16e arrondissement de Paris. Son ambition ? Être le plus écolo d’entre eux. Sa directrice Marie Sabot raconte à We Demain les coulisses de ce laboratoire éco-responsable.

We Demain : Comment est née l’idée de We Love Green ?
 
Marie Sabot : J’ai grandi à Marcoule, une ville du sud de la France connue pour sa centrale nucléaire. Cette centrale a changé le visage de ma région et a nui à la santé de beaucoup de mes amis. Je me suis donc intéressée très tôt aux énergies renouvelables et à notre impact sur la planète. Plus tard, dans le cadre de mon travail au sein de la maison de production We Love Art, qui organise des festivals électro, ces questions se sont imposées. Nous avions l’habitude d’organiser des événements éphémères mais en avions marre de voir les gens danser dans des déchets de bouteilles plastiques et de verre. C’était surtout le moment de participer à cette mutation que connaît actuellement notre société.

Par quoi commence-t-on, lorsqu’on veut se lancer dans l’écologie sans être issu de ce secteur ?

C’est un cheminement. Il m’a semblé plus intéressant de partir de mon cœur de métier pour faire bouger les lignes. Je ne suis certes pas une spécialiste de l’environnement, mais je sais organiser des événements et rassembler un public à partir d’un large réseau. Si, dès 2008, nous avions instauré les gobelets recyclables dans nos festivals, nous n’étions pas les seuls, et nous voulions aller plus loin.

C’est-à-dire ?

Dans le parc de Bagatelle, que nous prête la ville de Paris, il nous faut respecter une charte afin de préserver cet endroit fragile. Cela sous-entend de comprendre ses limites, d’utiliser ses ressources, de calculer le tonnage des véhicules pour protéger ses sols et de concevoir un approvisionnement énergétique propre pour l’événement. Mais surtout de prévoir l’arrivée de 50 000 personnes. Passareco, une société suisse, nous fournit des lattes espacées de deux centimètres les unes des autres qui épousent la forme du sol. Quand on les enlève, celui-ci reprend sa forme initiale. Si l’on posait du plancher classique, on étoufferait le gazon.

Concrètement, comment organiser, avec peu de budget, un festival de musique de cette taille en n’utilisant que des énergies renouvelables?

Il faut trouver des partenaires et se fixer des objectifs. En l’occurrence zéro énergie fossile. Nous n’y sommes pas encore, mais nous nous en approchons. La grande scène est alimentée par Firefly Solaire, une entreprise qui fournit le son et la lumière. Depuis deux ans, nous travaillons par ailleurs avec Magnum, une société prestataire de la COP21, avec laquelle nous expérimentons un générateur utilisant des biocarburants de récupération. Des panneaux solaires sont aussi disposés sur le site.

Mais ne s’agit-il pas avant tout de consommer le moins d’énergie possible ?

Absolument. Nous utilisons des lampes basse consommation, des appareils électriques économes, des LED… Nous avons par exemple des espaces de recharge pour les téléphones portables, alimentés par des vélos, et un  mini-dancefloor dont l’éclairage est généré par les pas de ses danseurs.

Que faites-vous des déchets ?

Grâce à notre partenariat avec la ville de Paris et avec des entreprises d’Île-de-France, toutes les ordures compostables (restauration, toilettes sèches…) sont normées, classifiées et prises en charge par une société, qui les revend ensuite à des agriculteurs locaux. Les festivaliers n’ont pas le droit de ramener des bouteilles en plastique ou de la nourriture et la vaisselle est entièrement recyclable, à l’instar de nos gobelets Écocup. Et comme ceux qui génèrent les déchets se situent surtout en coulisses, nous nous améliorons notamment sur l’aspect recyclable du mobilier et des bâches.

Le système est-il totalement au point ?

Non. Notre part d’ordures ménagères reste élevée, faute de moyens pour faire appel à des sociétés comme Terracycle, qui propose des programmes nationaux de collecte de déchets pour les matériaux difficiles à recycler. L’an dernier, nous avons évacué 10 mètres cube de déchets en deux jours. Un autre problème est celui des mégots. Cette année, nous distribuons 10 000 cendriers design en papier recyclé.

Côté restauration, faut-il s’attendre à du bio 100 % vegan ?

Pas du tout ! Pour faire évoluer les consciences, il faut y aller doucement. Nous avons donc fait appel à plus de 25 restaurateurs locaux qui ont dû nous présenter un projet précis et assister à des workshops organisés en amont du festival. Nous leur avons demandé de réduire l’apport de viande de leurs menus de 50 à 30 %.

D’autres critères entrent en ligne de compte pour pratiquer une « gastronomie de camping » : cuisiner sur un site avec peu d’énergie, un accès à l’eau compliqué… Tout en privilégiant les produits de saison, les circuits courts, la réduction des emballages… Puis lutter contre le gaspillage alimentaire en favorisant la récup’. Là encore, il s’agit de sensibiliser les restaurateurs, afin qu’ils réitèrent cette expérience sur d’autres festivals.

Par ailleurs, nous distribuons de l’eau gratuitement sur tout le site. L’idée est de faire de l’eau courante un vrai réflexe pour le public. À cet effet, de nombreux points d’eau et citernes sont installées partout, grâce à un important réseau de tuyaux.

Vos artistes sont-ils aussi engagés que vous ?

Se produire à We love Green est un engagement en soi. Christine and The Queens, Julian Casablanca (le leader des Strokes, NDLR) sont moins bien payés chez nous que dans un festival comme le Primavera, en Espagne. Le dispositif technique est moindre, ce qui change leur projet de show. De même, on leur remet un catalogue présentant 10 ONG auxquelles ils peuvent verser une partie de leur cachet.

Vous n’invitez pas que des musiciens, mais aussi des personnages publics comme l’économiste Jeremy Rifkin ou l’activiste écologique Paul Watson cette année. Dans quel but ?

Ils viendront faire des conférences sur notre troisième scène, spécialement conçue pour cette année de COP21. Parler de sujets complexes à un festival, c’est audacieux. Mais on compte sur l’énergie des speakers pour que chaque festivalier ait la capacité de devenir acteur. Notre public n’étant pas composé que d’écolos, l’idée est de sensibiliser un maximum de gens.

D’autres organisateurs d’événements viennent-ils s’inspirer de We Love Green ?

Oui. Les équipes de production de la COP21 sont invitées, tout comme les organisateurs des villes de l’Euro 2016, ou de la fête de l’Huma. Tous viendront observer la pertinence de nos choix logistiques et techniques.

À combien s’élève le budget de l’événement ?

« Seulement » un million d’euros, dont 30 000 euros pour la technique, contre 10 000 si nous n’étions pas engagés dans les énergies alternatives.

Quel est l’objectif à long terme ?

Nous espérons que d’ici quelques années, ces dispositifs seront devenus standards pour chaque festival. On pourra se dire qu’on aura été les pionniers !

Pour cela, il va encore falloir travailler. À la fin de cette édition, nous nous réunirons avec tous les partenaires pour voir qui nuit au bilan carbone du festival et comment y remédier.

Propos recueillis par Lara Charmeil
Journaliste à We Demain
@LaraCharmeil

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