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“De plus en plus de moustiques, de plus en plus résistants”

Entomologiste à l’Institut Pasteur de Paris, Anna-Bella Failloux y dirige l’unité de recherches sur les moustiques vecteurs de virus  : zika, chikungunya ou encore dengue… Contre lesquels n’existe aucun vaccin.

Le 22/07/2021 par Jean-Louis Marzorati
les moustiques
Anna-Bella Failloux, entomologiste à l’Institut Pasteur de Paris. (Crédit : DR)
Anna-Bella Failloux, entomologiste à l’Institut Pasteur de Paris. (Crédit : DR)

Propos d’Anna-Bella Failloux recueillis par Jean-Louis Marzorati

Le moustique a une grande capacité d’adaptation. D’abord, il faut savoir que le temps d’une génération de moustiques est de deux à trois semaines. Ça va très vite. Nous, humains, on a une génération en vingt-cinq ans ! Ces moustiques vont générer à chaque génération des milliers de descendants, dont une moitié de femelles, et ce sont elles qui piquent. Les densités de population sont donc importantes et, avec ce temps générationnel très court, il y a chez eux un potentiel pour s’adapter aux conditions qui changent. 

Par exemple en résistant aux insecticides. Il y a aussi l’adaptabilité au climat, à la température. S’il fait chaud, ils vont s’adapter à cette chaleur en réduisant leur temps de développement. Au lieu de faire une génération en trois semaines, ils vont le faire en sept jours ! Ainsi, le réchauffement climatique favorise le raccourcissement du cycle biologique du moustique et en fait un adulte précoce !

Cet entretien a initialement été publié dans WE DEMAIN N°29, paru en février 2020, disponible sur notre boutique en ligne

Un premier cas de zika en France

Pourquoi, aujourd’hui, y a-t-il autant de problèmes liés aux moustiques ? Le constat est simple : la mondialisation. Les marchandises bougent, l’homme bouge, le moustique bouge aussi. Il a fallu 400 ans au moustique africain aedes aegypti, pour bien s’installer dans le Nouveau Monde, via la traite négrière. Arrivé en Europe en 1990, le moustique tigre asiatique est aujourd’hui présent dans vingt pays européens.

Sa première apparition en France date de 2004 et il sévit déjà dans plus de la moitié de nos départements ! Il n’aura fallu que quarante années à l’aedes albopictus – c’est son nom – pour faire ce que l’aedes aegypti avait mis quelques siècles à accomplir. Cela prouve bien que quelque chose a changé. Notamment avec la croissance de l’urbanisation, qui crée les conditions propices au développement des moustiques urbains. Le moustique tigre est un moustique urbain qui colonise des gîtes artificiels, pots de fleurs, jardinières, dans lesquels les femelles vont pondre. Ces moustiques vont rester cantonnés dans les maisons. Nous avons nous-même créé ce moustique adapté à vivre avec nous. C’est pour ça que les épidémies de dengue, de chikungunya, de zika sont aussi explosives. D’autant que pour ces virus, il n’y a pas de vaccin.

Dans les premières années de son enracinement en France métropolitaine, le moustique tigre constituait une nuisance importance, mais ce n’était qu’une nuisance. Depuis 2010, il y a des cas d’infection autochtones de chikungunya et de dengue, des gens qui ont attrapé le virus en France après avoir été piqués par un moustique lui-même infecté pour s’être « nourri » sur une personne contaminée venant de rentrer d’un pays où ces virus circulent. C’est le plus souvent à la fin de l’été, au retour de vacances. 

Et en 2019, on a eu le premier cas autochtone de zika. Et ça, c’est très, très étonnant. Parce que, dans le même temps, il y a eu très peu de cas de zika dans le monde, surtout comparés à la pandémie de 2016 où il y en avait partout, mais pas en France. Heureusement, zika et chikungunya ne tuent pas. 

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Des moustiques de plus en plus résistants

Contrairement à la dengue qui, elle, tue chaque année plus de 30 000 personnes et qui représente une menace pour la moitié de la population établie sur la ceinture intertropicale et dans de grandes mégapoles. Il y a même eu des cas de dengue à Tokyo, et il y en a à présent en Europe. Aedes aegypti est le vecteur tropical ; aedes albopictus, le vecteur des pays tempérés comme la France. Depuis les années 1970, c’est devenu un gros problème, qui touche surtout les enfants. Comme l’aedes pique pendant la journée, on ne peut même pas se protéger par une moustiquaire (dont l’usage a fait baisser le nombre de victimes de l’anophèle, vecteur du paludisme). Le virus de la dengue est vraiment un souci du futur.

Il y a de plus en plus de moustiques et ils sont de plus en plus résistants aux insecticides. Alors on élabore d’autres stratégies. Des moustiques transgéniques dont la finalité serait la suppression de la population des culicidés : on a essayé au Brésil et ça n’a pas très bien marché. Mais aussi le remplacement des moustiques existants par des moustiques réfractaires à l’infection, l’inoculation dans le moustique de la bactérie wolbachia, capable de neutraliser le virus de la dengue… 

Cette stratégie est actuellement en test. L’objectif est de contrôler la transmission du virus. Et pour cela, il faut absolument comprendre comment elle se fait. C’est le sens premier de nos travaux, ici, à Pasteur. 

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