Plutôt qu’une conquête spatiale à la Artemis II, Nicolas Marcillaud, 32 ans, rêve d’une conquête glaciale qui pourrait devenir une première mondiale : faire le tour complet de l’Arctique à la voile pure, sans moteur. Rien ne destinait pourtant ce Poitevin, qui a découvert la voile quand il était étudiant, à se lancer un tel défi. Mais il y a des projets qui naissent d’une intuition. Et d’autres, plus rares, qui surgissent d’un trouble. Celui de voir un monde changer, trop vite, et de décider d’y entrer autrement.
Quand Nicolas Marcillaud imagine, en 2020, un tour du monde par le Nord, il ne cherche pas d’abord la performance. Il cherche une route. Une manière d’explorer l’Arctique sans le perturber. “Je me suis dit qu’on pouvait carrément en faire le tour complet, comme un prétexte pour aller loin en Arctique et s’y enfoncer”, raconte-t-il. À l’époque, il ignore encore que personne n’a jamais réalisé cet itinéraire à la voile pure. L’idée fait son chemin alors même que sa vie est divisée en deux : six mois de l’année, il est skipper professionnel (en Arctique et ailleurs). L’autre moitié, il dirige une société de production de vidéos institutionnelles à Paris.
C'est lors d'un périple de six mois dans l'Atlantique Nord et en Islande qu'il commence à imaginer un itinéraire ambitieux à travers les glaces. Son expérience marine à des latitudes proches de 82° Nord, bien au-delà des routes classiques, lui a permis de développer une autonomie rare. Il lui fallait aussi se former à la réparation structurelle de son bateau qu'à des protocoles médicaux d'urgence pour être capable de se recoudre lui-même en zone isolée. C’est désormais chose faite.
Une route rendue possible… grâce au réchauffement climatique
Le projet repose sur une réalité aussi tangible qu’inconfortable : la fonte accélérée de la banquise. Là où, il y a vingt ans, toute tentative aurait été vouée à l’échec, une fenêtre s’ouvre désormais. Fragile, instable, mais réelle. Une voie s’ouvre désormais, au nord du Groenland, du Canada et de la Sibérie (Russie). “J’ai fait des simulations, j’ai croisé les données satellites et météorologiques, j’ai interrogé des personnes qui naviguent dans ces latitudes et j’en suis arrivé à la conclusion qu’un passage intégral était envisageable, mais depuis quelques années seulement.”
Rien, cependant, n’est linéaire. Les glaces dérivent, se recomposent, ferment des passages au dernier moment. Selon les années, une voie, très éphémère, existe. Parfois, non. Il y a quelque chose de troublant à imaginer un itinéraire qui n’existe pas encore. Naviguer là-bas, c’est accepter de ne pas savoir. Et qu’en fonction de la météo, du petit temps, des glaces et des courants, il faudra sans cesse s’adapter, jouer avec – plutôt que contre – les éléments. Nicolas estime qu’il s’engage dans une aventure sur 3 mois et parcourera quelque 9 000 milles nautiques (près de 17 000 km). Rendez-vous à l’été 2027 (juillet-septembre) pour un départ depuis Lorient.
Paradox, ou la seconde vie comme ligne de départ
Ce rapport au monde se prolonge dans le choix du bateau. Là où beaucoup auraient conçu un voilier sur mesure, Nicolas prend le contrepied : il rachète un vieux trimaran de course, long de 10 mètres et fabriqué en 1997. Le choix du multicoque s’impose : il lui faut un bateau à faible tirant d’eau, léger et sans quille pour pouvoir être échoué ou hissé sur la glace et qu’on puisse suffisamment toiler pour naviguer par temps calme
Il achète Paradox en Sardaigne, où il coule une retraite oisive auprès de son propriétaire anglais. Reste qu’il faut non seulement le rénover mais aussi l’adapter, en privilégiant la récup dès que possible. Un choix à rebours de la logique dominante, qui privilégie le neuf, la performance, l’optimisation permanente. Un choix aligné avec sa philosophie sobre.
“Construire un bateau, c’est hyper impactant. Cela me semblait un peu absurde”, confie-t-il. Paradox devient alors un terrain d’expérimentation. Le bateau est entièrement mis à nu, réparé, renforcé, transformé. Chaque pièce est interrogée : faut-il la remplacer, la réparer, la détourner ? L’enjeu n’est pas de faire mieux, mais de faire autrement. Moins de matière, moins de neuf, plus d’intelligence dans l’existant.
Un bateau pensé pour encaisser, réparer, repartir
Naviguer dans ces latitudes impose une exigence supplémentaire : l’autonomie totale. Ici, l’assistance n’existe pas, ou trop tard. Le bateau doit pouvoir tout encaisser. Les chocs avec la glace, les avaries, les imprévus. Et surtout, il ne faut pas compter sur une quelconque aide extérieure. “Il faut que je puisse tout réparer. Là-bas, appeler les secours, ce n’est pas une option”, résume Nicolas.
Le projet bascule alors presque dans une logique de survie maîtrisée. Savoir intervenir sur la structure, improviser, tenir dans la durée. Le bateau n’est plus seulement un outil : il devient un système autonome, pensé pour durer. Léger – il fera autour de 2 tonnes avec tout le matériel embarqué et la nourriture –, il doit pouvoir être hissé manuellement par le navigateur sur la glace en cas de nécessité. Car Paradox ne pourra résister à la pression de la glace dérivante. Pour mettre hors d’eau une telle masse, Nicolas Marcillaud utilisera une technique inspirée des méthodes inuites, avec un système de palans et de treuils manuels. “À l’heure actuelle, j’estime que je suis capable de remonter le bateau en 1h30. Dans l’idéal, il faudrait que je puisse le faire en 20 minutes pendant l’expédition.” De longues heures d’entraînement l’attendent encore.
Naviguer sans moteur, ou réapprendre à faire avec
Dans cet environnement mouvant, Nicolas Marcillaud fait un choix radical : partir sans aucun moteur de propulsion, pas même d’appoint. Un choix qui ne relève pas seulement de la performance, mais d’un rapport au milieu. L’Arctique n’est pas un terrain de vitesse. C’est un espace de contraintes, où le vent manque autant qu’il déborde. Ici, il faut composer. Attendre, repartir, s’adapter. Avancer parfois à quelques nœuds seulement, puis accélérer brutalement quand une fenêtre s’ouvre.
“Contrairement à ce qu’il se dit, je suis persuadé qu’on navigue très bien à la voile en Arctique. C’est surtout une question d’adaptation et de manière de naviguer”, explique-t-il. Ce refus du moteur oblige à penser autrement. À ne plus forcer le passage, mais à lire le terrain. À accepter que le trajet ne soit pas une ligne, mais une trajectoire en train de se faire. Et en cas de pétole, il a prévu de récupérer des rames d’aviron qu’il installera, en cas de besoin, sur la partie arrière de la coque centrale pour avancer malgré tout et se dégager de zones dangereuses.
Habiter l’incertitude
Ce qui frappe, dans ce projet, ce n’est pas tant l’exploit que la posture. Nicolas Marcillaud ne cherche pas à sécuriser l’aventure. Il cherche à l’habiter. Pas de routage météo délégué. Pas de trajectoire figée. Des données, oui, mais des décisions prises seul, à bord. “Pour pallier le manque de fiabilité de la météo en Arctique, je collabore avec un laboratoire de l'Université de Brême. Il me fournit des modélisations exclusives sur le déplacement des glaces en fonction des courants et des vents. Normalement, c’est un outil stratégique réservé aux brise-glaces commerciaux.”
Naviguer ainsi, c’est accepter de douter. De ralentir. De changer d’avis. C’est aussi retrouver une forme d’attention que la technologie tend à lisser ailleurs. “Pendant la préparation, je me pose énormément de questions et pendant la navigation, je m’en poserai tous les jours.” C’est aussi cela, qui fait le sel d’une expédition. Accepter de prendre des risques, s’engager mais toujours en prenant la mesure du danger.
Empreinte carbone plancher
Toujours dans cette optique d’essentiel et de sobriété, Nicolas Marcillaud tient à laisser dans son sillage une empreinte carbone la plus réduite possible. L’aventure partira et reviendra en France, le bateau, âgé de près de 30 ans, sera équipé au maximum de matériel de seconde main, tout comme les voiles déjà usagées.
Résultat : l’empreinte carbone est estimée à seulement 2 tonnes, soit environ 1 500 fois moins qu'un projet de course au large type Vendée Globe. Pour y parvenir, il a fallu faire quelques arbitrages. Ainsi, le confort est sacrifié pour la légèreté : il n'y a aucun chauffage à bord. Pour lutter contre le froid (jusqu'à -15°C), le bateau est peint en couleur sombre (marron) pour capter le moindre rayonnement solaire. “Pour ne pas avoir froid, je vais multiplier les couches. Je mise beaucoup sur la laine islandaise qui a des qualités naturelles incroyables.” Et toutes les manoeuvres ont été simplifiées pour pouvoir gérer Paradox en portant des gants.
Naviguer dans un Arctique qui s’ouvre, c’est aussi constater ce qui disparaît – et tenter, malgré tout, d’y tracer une autre manière d’y aller.
Avant l’Arctique, une répétition au Groenland
Avant son expédition à l’été 2027, Nicolas Marcillaud doit d’abord finir de préparer le bateau, les équipements et toute la nourriture qu’il embarquera à bord. Le chantier touche à sa fin. Il faudra ensuite le tester le long des côtes françaises avant que Nicolas Marcillaud ne l’embarque dans une première expédition test. Il a prévu un voyage en solitaire dans le nord du Groenland de mi-juillet à mi-septembre 2026. Les conditions devraient y être assez proches de ce qui l’attend l’année suivante. Car une fois engagé dans les glaces, il n’y aura plus de retour en arrière.