Plus de cinquante ans après la fin du programme Apollo, les États-Unis s’apprêtent à renvoyer des astronautes aux abords de la Lune avec Artemis II. Cette mission habitée, qui doit effectuer un simple aller-retour sans alunissage, marque une étape symbolique majeure : celle du retour des humains dans l’espace lointain, avec en ligne de mire un éventuel voyage vers Mars. Sur le plan technique, elle s’inscrit dans la continuité d’Apollo 8, tout en intégrant des exigences contemporaines bien plus strictes, notamment en matière de sécurité et de fiabilité. Elle constitue aussi une phase de transition pour la Nasa, alors que les modules d’atterrissage ne sont pas encore prêts et que l’architecture globale du programme reste en construction.
Mais au-delà de l’exploit technologique, Artemis II s’inscrit dans un contexte profondément renouvelé. La conquête spatiale n’est plus seulement une affaire scientifique : elle est redevenue un enjeu stratégique et géopolitique, notamment face à la montée en puissance de la Chine. Dans ce cadre, la Lune apparaît autant comme un territoire symbolique que comme un terrain d’expérimentation pour les ambitions futures, notamment martiennes. Entre démonstration de puissance, relance de l’imaginaire collectif et interrogations sur le coût et la pertinence scientifique, le programme Artemis II cristallise les tensions et les espoirs d’une nouvelle ère spatiale. Pour mieux comprendre les enjeux, l’astrophysicien français Alain Riazuelo, chercheur CNRS à l'Institut d'astrophysique de Paris (IAP), a répondu à nos questions.
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Entretien avec Alain Riazuelo
Artemis II est souvent comparée aux missions Apollo. En quoi s’en rapproche-t-elle ou s’en distingue-t-elle ?
Alain Riazuelo : Artemis II correspond globalement à ce qu’était Apollo 8 : une mission habitée qui fait le tour de la Lune sans s’y poser. On valide la capacité à envoyer des humains et à les ramener. La différence, c’est qu’on ne peut plus travailler comme il y a soixante ans : les normes de sécurité sont bien plus strictes et l’ambition technique est plus élevée. Mais, dans les faits, cela reste une forme de remake, avec une architecture encore incomplète, notamment concernant l’alunissage.
Pourquoi les États-Unis relancent-ils aujourd’hui des missions lunaires habitées ?
Il y a clairement un contexte de compétition, notamment avec la Chine. Les Chinois avancent vite, respectent leurs calendriers et n’ont pas connu d’échecs majeurs récemment. Cela crée une pression : les États-Unis veulent montrer qu’ils sont toujours capables de revenir sur la Lune quand ils le souhaitent. Il y a donc une dimension géopolitique forte, au-delà de la seule exploration scientifique.
Justement, quelle est la place de la science dans ce type de mission ?
Elle existe, mais elle n’est pas forcément prioritaire. Le problème, c’est le coût : le programme Artemis pourrait dépasser les 100 milliards de dollars. À titre de comparaison, un robot comme Curiosity sur Mars coûte environ 2,5 milliards. Pour le budget d’Artemis II, on pourrait donc envoyer quarante missions robotisées, potentiellement plus efficaces scientifiquement.
Cela dit, les missions habitées offrent autre chose : la capacité de décision humaine, l’adaptation sur place, le choix des échantillons. Ce n’est pas la même science. Et surtout, les programmes habités et scientifiques sont liés : sans les premiers, il n’y aurait sans doute pas autant de financement pour les seconds.
La Lune a-t-elle encore un intérêt scientifique majeur aujourd’hui ?
Oui, notamment pour mieux comprendre sa formation et son évolution. La face cachée, par exemple, est très différente de la face visible et reste peu explorée. Elle pourrait aussi accueillir un radiotélescope bénéficiant d’un silence radio total vis-à-vis de la Terre.
Mais la vraie question est celle de la répartition des moyens : faut-il investir autant sur un seul astre au détriment du reste du système solaire ? D’un point de vue scientifique, on pourrait préférer une exploration plus diversifiée.
Peut-on parler d’un retour de la “course à l’espace” ?
Il y a clairement une logique de rivalité, même si elle est différente de celle de la guerre froide. On est davantage dans une démonstration de puissance et de capacité. Cela dit, les applications concrètes d’une présence humaine durable sur la Lune restent floues. L’idée d’exploitation économique, par exemple, n’est pas très convaincante à ce stade.
Quel rôle jouent aujourd’hui les acteurs privés dans ces programmes ?
Ils sont essentiels, mais ce n’est pas totalement nouveau. Déjà à l’époque d’Apollo, des centaines d’entreprises privées étaient impliquées. La différence aujourd’hui, c’est que la NASA délègue davantage et que certains acteurs, comme SpaceX, ont une influence très forte. Cela change la dynamique, sans pour autant remplacer le rôle central du financement public.
Ces missions peuvent-elles relancer l’imaginaire spatial auprès du grand public ?
Oui, clairement. On sort d’une période où l’espace semblait un peu routinier. Le retour vers la Lune, la médiatisation, les figures d’astronautes – notamment féminines – contribuent à raviver l’intérêt, surtout chez les jeunes. Mais cet enthousiasme s’accompagne aussi de tensions : les méthodes de certains acteurs privés, par exemple, posent question. les frictions avec les sujets du réchauffement climatique sont réelles. Comme souvent, le meilleur et le pire coexistent.
Et vous, quels projets spatiaux vous enthousiasment le plus aujourd’hui ?
Plutôt les missions scientifiques vers le système solaire lointain. Par exemple, les projets vers Uranus ou les missions comme Europa Clipper. Ce sont des explorations uniques, vers des mondes encore très mal connus. Les missions habitées sont fascinantes, bien sûr, mais d’un point de vue scientifique pur, ce sont souvent les missions robotisées qui nous apportent le plus.