Le numérique n’est plus un simple décor technique mais un terrain de confrontation géopolitique très frontal. Cela s’est vu de manière spectaculaire lors du Forum économique mondial à Davos. Face aux dirigeants européens, Donald Trump a multiplié les déclarations agressives à l’encontre de la France et de l’Europe. Menaces de représailles commerciales, attaques contre les politiques de régulation européennes, critiques explicites de la volonté française de restreindre l’accès des adolescents aux réseaux sociaux : tout y est passé. En creux, un message qui mêle volonté hégémonique du président américain et menaces de représailles en case de volonté de se désengager des liens avec les États-Unis pour gagner en souveraineté ou collaborer avec d’autres puissances mondiales, à commencer par la Chine.
Cette rhétorique a mis à nu une inquiétude profonde : dans un monde où la domination américaine sur les infrastructures numériques et commerciales est quasi totale, un bras de fer peut rapidement menacer des secteurs entiers, y compris ceux considérés comme “sociaux” ou “ouverts”. Cette atmosphère de pression n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans un contexte plus large d’interrogations sur la dépendance européenne aux technologies, aux plateformes et aux infrastructures contrôlées par les États-Unis, qu’il s’agisse de clouds, de réseaux sociaux, streaming culturel ou de systèmes critiques.
Dérisquer la relation avec les États-Unis en gagnant en indépendance
À Davos, plusieurs dirigeants ont mis en avant la nécessité pour l’Europe de “dérisquer” sa relation avec les États-Unis, en réduisant sa dépendance stratégique à l’égard d’un partenaire qui peut, d’un moment à l’autre, transformer l’interdépendance en outil de coercition. Cette crainte n’est plus abstraite : elle traverse aujourd’hui les institutions, les entreprises et les États eux-mêmes, qui redoutent que des décisions politiques – ou des chantages – n’entraînent des coupures, des restrictions ou des restrictions d’accès à des services numériques essentiels du jour au lendemain.
Ainsi, le gouvernement français prépare une plateforme de visioconférence “100 % française”, appelée Visio, pour remplacer progressivement Teams, Zoom et autres outils américains au sein de l’administration d’ici 2027. Quelque 40 000 fonctionnaires testent l’outil actuellement. “Nous devons sortir progressivement de la dépendance aux outils américains et plus globalement non-européens”, a déclaré le ministre dans une interview à la Tribune Dimanche.
Il est grand temps car ces dernières semaines ont ravivé une crainte longtemps jugée excessive, presque paranoïaque : et si les GAFAM coupaient le robinet ? Et si, du jour au lendemain, des services devenus critiques – communication, cloud, outils de travail, diffusion de l’information – étaient coupés, ralentis, bridés… ? Cette inquiétude n’est plus marginale, il s’agit de lucidité stratégique. Car dépendre quasi totalement d’infrastructures étrangères, c’est accepter qu’un conflit diplomatique, un décret ou un rapport de force idéologique suffisent à placer un pays – ou toute une société – en situation d’apnée numérique. La réalité est qu’il existe d’ores et déjà des alternatives crédibles, made in France ou Europe, qu’il est intéressant de considérer dès à présent.
Des alternatives crédibles et localisées en Europe
Voici quelques équivalences possibles – pour des usages professionnels comme personnels – , qui ne sont pas toujours des remplacements parfaits, mais apparaissent déjà comme des chemins de sortie réalistes :
E-mails
De Gmail à Proton
Passer à Proton, service créé et basé en Suisse, c’est accepter une interface un peu moins “tout-en-un”, mais gagner l’essentiel : un chiffrement robuste, une juridiction parmi les plus strictes au monde en matière de protection des données personnelles et un modèle économique sans publicité. Pour beaucoup, c’est le basculement le plus symbolique – et souvent le plus libérateur.
Proton propose une offre gratuite pour les usages de base, complétée par des abonnements payants pour les options avancées. Et l’écosystème va bien au-delà des e-mails : VPN, stockage cloud, gestionnaire de mots de passe, suite bureautique en ligne, visioconférence, et même des briques d’IA, pensées – du moins sur le papier – pour limiter la captation des données. Découvrir Proton
Bureautique
De Google Docs / Microsoft Office à La Suite Numérique
Encore en construction, La Suite Numérique n’a pas vocation à rivaliser, à court terme, avec la fluidité ou la richesse fonctionnelle de Google Docs ou de Microsoft Office. Mais son ambition est ailleurs : redonner à l’État et aux services publics la maîtrise de leurs outils de travail quotidiens.
Portée par la Direction interministérielle du numérique (DINUM), cette suite collaborative regroupe des outils de rédaction, de partage de documents, de travail à plusieurs et, à terme, de visioconférence (autre alternative intéressante : JitsiMeet), hébergés sur des infrastructures qualifiées et conformes aux exigences européennes. L’interface est sobre, parfois encore rugueuse, mais l’enjeu est clair : sortir des dépendances structurelles aux solutions américaines pour les fonctions les plus critiques.
La Suite Numérique s’adresse d’abord aux administrations, mais pose une question politique centrale : qui doit contrôler les outils qui structurent le travail collectif, la production de documents et la circulation de l’information publique ? Découvrir La Suite Numérique
Navigateur web
De Chrome à Vivaldi
Chrome s’est imposé comme un standard au point de devenir invisible. Mais derrière sa rapidité et son confort se cache un navigateur intimement lié au modèle économique de Google, fondé sur la collecte de données et la publicité ciblée. Changer de navigateur, c’est souvent le premier pas concret pour desserrer l’étau, sans bouleverser ses habitudes numériques.
Firefox, porté par une fondation à but non lucratif (open source, mais basé aux USA), et Vivaldi, développé par une entreprise européenne indépendante, offrent des alternatives crédibles, performantes et hautement configurables. Bloqueurs de traqueurs intégrés, contrôle fin des paramètres de confidentialité, synchronisation multi-appareils : l’expérience reste fluide, mais le rapport de force change. On ne sort pas du web dominant — on cesse simplement d’y entrer les yeux fermés. Vivaldi a été créé en Norvège. Basé sur Chromium, mais sans l’écosystème Google. Ultra-paramétrable, il montre qu’on peut rester performant sans alimenter la machine publicitaire. Découvrir Vivaldi
Moteur de recherche
De Google à Ecosia
Google concentre à lui seul une part écrasante de nos recherches quotidiennes, au point de façonner notre accès à l’information, aux sites et aux savoirs. Passer à Ecosia, moteur de recherche allemand, ne bouleverse pas radicalement l’expérience utilisateur – et c’est précisément ce qui fait sa force : le changement est presque indolore, mais le modèle, lui, est radicalement différent. On ne garantit pas exactement la même efficacité que Google mais le service n’a pas à rougir de ses performances.
En outre, Ecosia utilise les revenus publicitaires pour financer des projets de reforestation à travers le monde, tout en limitant le pistage et la conservation des données personnelles. Techniquement adossé à l’index de Bing (Microsoft), il n’en reste pas moins gouverné par une structure européenne à mission, transparente sur ses impacts et ses comptes. D’autres options existent, comme DuckDuckGo (américain) et Qwant (français), mais Ecosia permet de transformer un geste banal – chercher une information – en acte écologique et politique discret, sans renoncer à l’efficacité.
Cartographie / GPS
De Google Maps à Organic Maps
Google Maps (ainsi que Waze) est devenu un réflexe autant qu’un standard. Navigation, recherche de lieux, avis, photos : l’outil est redoutablement complet, mais au prix d’une collecte massive de données de localisation, parmi les plus sensibles qui soient. Passer à Organic Maps, application open source basée sur OpenStreetMap, revient à faire un choix clair : se déplacer sans être suivi.
Organic Maps fonctionne hors ligne, ne trace pas ses utilisateurs et ne monétise ni les trajets ni les recherches. L’interface est plus dépouillée, l’information commerciale plus limitée, mais la navigation reste fiable pour les usages du quotidien. Organic Maps incarne une rupture nette : une cartographie pensée comme un bien commun, pas comme un outil de profilage. Découvrir Organic Maps
(D’autres alternatives existent, comme Here WeGo et Cartes. app, deux initiatives développées en Europe.)
Streaming culturel
De Spotify et Apple Music à Qobuz, de Netflix à ?
Spotify a profondément transformé notre rapport à la musique, au point de devenir une infrastructure culturelle mondiale. Mais son modèle repose sur une logique d’hyper-prescription algorithmique et une rémunération des artistes régulièrement critiquée. Passer à Qobuz, plateforme française de streaming et de téléchargement, c’est faire un pas de côté : moins d’addictions, plus d’écoute. Qobuz mise sur la qualité sonore, l’éditorialisation humaine et une rémunération plus transparente des ayants droit. L’algorithme est moins omniprésent, ce qui peut dérouter au départ, mais redonne aussi de l’autonomie à l’auditeur. Découvrir Qobuz
Dans le même esprit, le streaming vidéo n’est pas condamné à Netflix et aux autres plateformes américaines (Amazon Prime Video, Disney+, Apple TV…). Néanmoins, force est de constater que l’offre est beaucoup plus morcelée… Citons néanmoins Arte.tv, UniversCiné (cinéma indépendant), Canal+ ou Mediathèque Numérique proposent des catalogues exigeants, souvent financés par le service public, et rappellent que la culture peut aussi circuler hors des plateformes hégémoniques. À noter aussi la plateforme Pluto TV (films et séries gratuites, service basé en Allemagne).
La vraie déception est qu’il existe des plateformes vidéo locales dans nombre de pays d’Europe mais personne n’a pensé à unifier ces offres. Pire, il est bien souvent impossible de souscrire un abonnement dans un pays tiers si on n’est pas résident en raison du géoblocage. Dommage…
Vidéo en ligne
De YouTube à PeerTube
YouTube est devenu à la fois une plateforme d’expression, un moteur de recherche et un régulateur de fait de la visibilité en ligne. Algorithmes opaques, démonétisation brutale, dépendance économique des créateurs : publier sur YouTube, c’est accepter des règles qui peuvent changer sans préavis. PeerTube propose une autre logique, radicalement différente.
Développée dans l’écosystème du logiciel libre, PeerTube repose sur un réseau de plateformes fédérées, sans algorithme centralisé ni publicité imposée. Chaque instance fixe ses règles, ses thématiques, son mode de gouvernance. L’audience est plus modeste, la découvrabilité moins immédiate, mais le contrôle éditorial revient aux créateurs et aux communautés. Pour des usages professionnels, culturels ou militants, d’autres alternatives existent – comme Vimeo – mais PeerTube incarne une rupture plus franche : la vidéo comme bien commun, pas comme produit d’appel publicitaire. Découvrir PeerTube
Cloud et stockage
De OneDrive ou Google Drive à Infomaniak
Le cloud est l’infrastructure invisible de nos vies numériques : fichiers professionnels, photos personnelles, sauvegardes, documents sensibles. Aujourd’hui, ces données transitent massivement par Google, Microsoft ou Amazon, avec tout ce que cela implique en termes de dépendance juridique et politique. Passer à Infomaniak, hébergeur et fournisseur cloud suisse, c’est choisir une alternative robuste, européenne et industrialisée, déjà utilisée par de nombreux médias, institutions et entreprises. Stockage de fichiers, partage collaboratif, e-mails, visioconférence, hébergement de sites : l’écosystème est complet, même s’il demande parfois un léger temps d’adaptation. Découvrir Infomaniak
D’autres options existent – comme des clouds basés sur Nextcloud via des hébergeurs européens ou français (comme Leviia par exemple) – mais Infomaniak incarne une voie médiane crédible : rester dans un cloud performant, sans confier l’intégralité de ses données à des acteurs soumis au Cloud Act américain. Découvrir Nextcloud
Formulaires et sondages
De Google Forms à Framasoft
Google Forms s’est imposé par sa simplicité redoutable. Mais derrière cette facilité se cache une centralisation massive de données, souvent sensibles, hébergées et analysées par un acteur privé extra-européen. Utiliser Framaforms, le service de formulaires proposé par Framasoft, revient à désolidariser la collecte d’informations de la machine publicitaire.
Basé sur un logiciel libre, hébergé par une association française engagée pour un numérique éthique, Framaforms permet de créer des questionnaires, inscriptions ou consultations sans pistage ni exploitation commerciale des réponses. L’outil est parfois moins lisse, moins automatisé, mais il suffit largement pour la majorité des usages associatifs, journalistiques ou institutionnels – et rappelle que sonder, consulter et collecter des données n’a pas besoin d’être synonyme de surveillance. Découvrir Framasoft
Réseaux sociaux
De X / Instagram / Facebook à Mastodon et Bluesky
Les grands réseaux sociaux américains se sont imposés comme des places publiques mondiales tout en restant des entreprises privées, soumises à des logiques d’engagement, de polarisation et de rentabilité publicitaire. Les règles évoluent sans préavis, les algorithmes orientent la visibilité, la modération devient un enjeu politique. Chercher des alternatives, ce n’est pas fuir le débat public, c’est reprendre la main sur les conditions de sa prise de parole. Mais le défi est difficile tant l’intérêt d’un réseau social vaut s’il est adopté par le plus grand nombre… Des alternatives existent, même si elles restent bien moins populaires qu’Instagram, Facebook ou encore X (ex Twitter).
Par exemple, Mastodon repose sur un modèle fédéré : une multitude de serveurs indépendants, sans algorithme centralisé ni propriété unique. L’expérience est plus fragmentée, mais souvent plus lisible et moins toxique. Il faut un temps d’adaptation pour comprendre le fonctionnement, moins “grand public” et intuitif que les plateformes les plus populaires. Bluesky, de son côté, adopte une autre stratégie. Certes, l’outil est américain à l’origine mais il est bâti sur un protocole ouvert (AT Protocol), permettant à terme de choisir ses algorithmes, ses règles de modération et même d’interagir entre plateformes compatibles. Plus proche des usages de X, Bluesky attire de nombreux scientifiques, journalistes et créateurs en quête d’un espace moins instable mais aussi davantage bienveillant. Deux voies différentes, une même intuition : le réseau social n’a pas vocation à être un monopole.
Messagerie instantanée
De WhatsApp / Messenger / iMessage à Signal
Les messageries instantanées sont devenues l’infrastructure sociale la plus invisible – et peut-être la plus sensible. Conversations privées, groupes familiaux, échanges professionnels, coordinations associatives : tout transite par WhatsApp, Messenger ou iMessage, des services américains qui captent métadonnées, réseaux relationnels et habitudes de communication, même lorsque les messages sont chiffrés.
Signal propose une alternative claire et éprouvée : chiffrement de bout en bout par défaut, absence de modèle publicitaire, collecte minimale des données, code open source. L’interface est volontairement simple, sans artifices ni recommandations algorithmiques. Le principal frein n’est pas technique mais social : une messagerie n’existe que si l’on convainc son entourage de migrer. Mais pour les échanges sensibles, professionnels ou militants, Signal s’impose aujourd’hui comme la référence la plus crédible pour sortir, au moins en partie, de la dépendance aux plateformes de messagerie américaines. Découvrir Signal
Cette liste d’alternatives ne dit pas tout
Il faut bien garder en tête qu’aucune de ces alternatives n’est “neutre”. Et pour certains cas de figure, il n’existe tout simplement pas d’alternative crédible. Si on pense à des solutions sous Linux pour ne plus utiliser de logiciel d’exploitation comme Microsoft Windows ou l’OS d’Apple sur ordinateur, sur mobile, il est aujourd’hui assez illusoire de pouvoir quitter Android et iOS. En outre, certaines solutions impliquent parfois moins de fonctionnalités, parfois moins d’interopérabilité. Mais aussi, assez souvent, un peu plus de conscience. Surtout, elles ont un point commun : elles redonnent du pouvoir de décision à l’utilisateur.
Sortir de la domination américaine du numérique, ce n’est pas chercher la pureté. C’est rompre avec le réflexe par défaut, celui qui fait que les outils s’imposent avant même qu’on les choisisse. Dans un monde où les plateformes structurent l’accès à l’information, au travail et aux relations sociales, le choix des outils devient un acte politique discret, mais cumulatif. Un choix de civilisation.